Lambeaux de mémoire Shreds of memory

Amour océanique Ocean of love

Préface Foreword

J'ai commencé à écrire mes histoires retrouvées après la fête des mères en 2011, avec l'histoire de ma naissance. Et bien, il semble normal de raconter une histoire de père peu après la fête des pères. Il faut savoir que je n'ai pas de parents conventionels, un fait que j'appréciait souvent. Cependant, certaines choses étranges se passaient. Voici donc la première histoire post-naissance que je partage en ligne. Faut noter que le language parlé est un peu différent de l'écrit. Aussi, après avoir commençé à écrire, plusieurs détails supplémentaires me sont revenus en mémoire. Enfin, c'est ce qu'il me semble. J'écris comme je les trouve dans ma mémoire. Une mémoire enfantine qui ne comprenait pas tellement les «grands», les adultes souvent si étranges. C'est certain que l'on peut déduire des choses plus précises (et choquantes) avec des connaissances d'adultes.

to come.

Lambeau 1 Shred 1

- Alors tu es sûr de vouloir aller avec ton père? Vous allez être parti longtemps. Tu feras pas de trouble? — dit ma mère.
- Ben non pourquoi? Je fais jamais de trouble. — je répond.
- Toi, sors. Je vais le préparer. — mère à mon père.

- Assis-toi et détends-toi.
- Okay... Je suis prêt.
- Dors. Tu dors?
- Oui.
- Je vais te protéger. Si tu meurs, pop va aussi mourir.
- J'veux pas mourir. Si pop meurt, est-ce que je meurt?
- ...!
- Alors? Si lui meurt, est-ce que je meurt aussi?
- Euh... Non, non, pourquoi?
- Pour savoir.
- Comme d'habitude, quand tu te réveilles, tu oublies tout et tu te sens mieux et prêt à y aller.
- Oui.

Lambeau 2 Shred 2

Un bateau, un océan tropical, un ciel bleu, un soleil éclatant.

- Alors, tu te baignes pas? — dit-il.
- Je peux pas. J'ai pas mon costume de bain.
- Ben oui tu peux. Garde tes shorts.
- C'est vrai que l'eau est chaude, y fait chaud. Ça devrait sécher vite. Je vas y aller.
- :-)

Lambeau 3 Shred 3

- Ça flotte, l'océan!
- Ben oui, c'est salé. Essaye sans ta flotte, ça flotte-tu?
- Attend... Oui. Ça flotte pas mal à part de ça!
- Je vas prendre ta flotte, t'en auras pas besoin.
- Okay, mais...
- Tu me le dis quand té fatigué, je te passe une rame pour te ramener.
- Bon, je vas te le dire...

- Okay, je commence à être fatigué. — dis-je.
- Attends. Ben non, tu flotte facilement encore.
- Ben oui mais ça flotte beaucoup.
- T'es pas assez fatigué.
- Bon, mais je fatigue vite là. Prépare-toi. — respirant fort...

- Okay, t'as l'air assez fatigué. J'amène la rame... Approche-toi un peu, t'es trop loin.
- Okay, j'approche (méfiant)... là, c'est assez. — d'un air épuisé et bas dans l'eau.

Il le fait. Il prend un élan pour me frapper avec la rame. Je recule en calant sous l'eau. Je sens la rame qui me touche la tête mais pas trop violemment quand même.

- Non mais, t'essayes de me tuer encore?
- Ben non, es-tu fou?
- Cé toué le malade. T'as fait une face comme si. Si je m'étais pas tassé, tu m'aurais assommé en tout cas. Descend la rame à l'eau tout de suite, je vas l'attrapper... Met le bout de la rame dans l'eau.
- Ouin, okay. Attrape-la d'abord.
- Voilà.
- Tiens bien!

Il est à bout de bras. Il me ramène plus près du bateau et... me pousse sous l'eau d'un coup solide. Merde! Comment faire pour aller dans le bateau? Je reste sous l'eau. Je nage de l'autre côté du bateau pour prendre de l'air...

Bon, quoi faire? Au milieu de l'océan. Il a le bateau, j'suis ben pogné dans l'eau. Si je fais le mort, il part avec le bateau. Mes chances sont minces. Le voilà qui crie mon nom. Qu'est-ce que je fais? Quoi faire?

- Seeheeerge! ... Seeeeeeerrge! ...

Triple zut, qu'est-ce que je fais? Je répond ou pas? Il s'est arrêté de crier. Il prépare le moteur.

- Ho! Hé! Part pas sans moi!
- Quoi?
- Part pas sans moi! Tu oublies de me ramener.
- Hein? Ah t'es là. Mais comment t'as fait? J'ai regardé partout.
- Je l'sé pas. Je viens de sortir et on dirait que tu t'en vas sans moi.
- Je pensais que t'étais mort. — avec un air surpris et impressionné.
- Ah, t'as essayé de me tuer d'abord, c'est vrai. Avoue!
- Non non non.
- Non? Ben, laisse faire la rame. Attrape-moi avec les main ce coup-ci. Mom a dit que si je mourrais, tu mourrais aussi.
- Quoi? Mom est à la maison. Té malade.
- A l'a dit avant de partir. Cé ça qu'al' a dit.
- Bon. — l'air moins dangereux.
- Attention, je vas marcher sur le bateau quand tu tires. C'est plus le fun.

Il le fait. Je le tiens bien, il me tient. Proche du bord, je nous tire les deux à l'eau! Plouf! J'essaye de nous garder les deux sous l'eau. Mais non, il est trop fort. Il me garde sous l'eau. Je me dégage. J'essaye de nager vers le bateau encore sous l'eau. Cette fois, pas assez d'air. Mon coeur s'arrête. Je coule lentement. Je le vois à la surface. Il me voit. Je faiblis. Il s'approche un peu. Je suis déjà bas. Essaye-t-il de m'attraper? Non, je ne crois pas. Il s'assure que je ne remonte pas plutôt. Va-t-il mourir? Zut. Ça m'emmerde de ne pas savoir. De l'eau me rentre dans le nez et pique un peu. Ne pas respirer sous l'eau... ne pas respirer... ne pas... La noirceur m'enveloppe... c'est la fin, déjà.

Lambeau 4 Shred 4

Je reprend conscience il me semble. Voilà, je vais savoir si je vais au ciel ou en enfer ou autre part que personne ne sais. Où suis-je? Je ne vois rien. Ou plutôt, c'est noir. Très noir. Je me sens bien détendu et j'attend, quelque chose va sûrement se préciser... Ah oui déjà, je sens quelque chose. Une sensation de froid. Bizarre. J'étais où avant ce noir? J'ai rêvé la bagarre avec le pop ou non? J'étais dans la mer ...et maintenant? Le froid se précise, oui un froid presque plaisant. Un noir total. La froidure se précise encore. J'ai froid au corps! Je suis encore dedans?! Je bouge les bras et sens une résistance. Je sens mes bras et mes jambes et je sens cette froidure sympathique. Mais alors, je suis encore vivant? Sans respirer? Sous l'eau? Je sens l'humidité maintenant. Mmmm, si j'ouvre les yeux, est-ce que je vais voir quelque chose? Je regarde. Noir. Je regarde autour. Un éclat lumineux faible. Je rêve? Je regarde autour encore. Un éclat lumineux faible dans une seule direction. Une ville au loin? Dans l'océan? Atlantis existe? Je nage dans la direction de la lumière. Je sens bien l'eau glisser contre ma peau maintenant. J'approche... J'approche... Je regarde encore, mais plus rien. Je ne vois plus la lumière. Nulle part.

Réfléchissons. D'abord, où suis-je? L'océan. Où est le haut et le bas? La lumière était vers là. Le bas à un angle de 45 degrés je crois. Voyons voir. Si je peux me placer en position verticale... Voilà, vertical. Théoriquement, si je me laisse flotter vers le haut ou nage vers le haut, je devrais atteindre la surface. Mais là je cale. J'ai besoin d'air. Je teste ma poitrine... Incroyable! Je n'ai pas d'air, rien dans les poumons! Je me sens de mieux en mieux, sans respirer et sans air?! Ça ne durera pas, c'est sûr. Mieux vaut chercher à remonter. Je nage doucement vers le haut, je dois conserver mes forces.

Je nage vers le haut. Enfin je crois. Merde, si je me trompe de direction je pourrais nager à l'horizontale pendant des heures et finir noyé. Incroyable quand même de même pas sentir le besoin de respirer si longtemps sous l'eau. Oh! Je viens de sentir une chaleur. Je continue. Oui, il y a une frontière entre eau froide et eau chaude. Je suis dans l'eau chaude. Je continue. Mais ça ne vas plus. Je sens la fatigue, je sens le besoin de respirer déjà. Non! Où est la surface? Un dernier effort, je nage, je nage... Rien à faire, pas de surface. J'ouvre la bouche pour prendre une respiration, je ne peux pas l'empêcher. C'est la noyade... mais? Non, j'ai beau essayer de respirer, impossible de faire entrer de l'eau. Mes poumons sont à plat et mon corps est écrasé. J'arrête tout. Voyons. Je n'ai plus de forces. Je cale de toute façon. Une seule solution: retourner vers le bas dans l'eau froide où tout allait mieux. Je me dirige vers le bas et je perd conscience.

Je reviens encore à moi. Où suis-je? Ah oui, l'océan. Je recommence à sentir l'eau. Oui, froide. Que faire maintenant? Il y a sûrement un moyen. Si je reste dans l'eau froide sans bouger, je peux peut-être augmenter mon énergie au point de me rendre à la surface? Suis-je au fond de l'océan, ou près du fond? La lumière était peut-être au fond. Bon, je ne vais pas nager plus loin vers le bas pour savoir. Faut accumuler de l'énergie dans l'eau froide mais rester le plus haut possible. Je nage vers le haut, un coup... deux coups... toujours froid... trois coups... quatre coups... ça y est! Le chaud, le chaud! Je redescend au froid. Je nage très lentement à la frontière des deux, le corps dans le froid et une main ou un bras dans le chaud. Ça marche, je me sens de mieux en mieux encore. Je continue. Comment décider de m'arrêter et partir vers le haut? Quand est-ce le meilleur moment? Quand je me sens refaiblir?

La réponse vient assez vite: je sens clairement la froidure maintenant et soudain: des frissons! Je tremble de froid. Excellent! Voilà la réponse, quand je me sens très froid et tremble de partout, j'aurai assez froid que la chaleur de l'eau chaude prendra plus de temps pour me réchauffer. Je dois rester au froid le plus longtemps possible, en autant que mes forces ne diminuent pas. Bon, rester en contact avec l'eau chaude pour partir rapidement dans la bonne direction.

Brrr! Comment puis-je être en vie et conscient ici! Je n'en reviens pas. Mmmh, le mot juste. Je vais en revenir, j'espère.

Les frissons sont assez forts, je pars. Ah, l'eau chaude. Cette fois elle est plaisante. Allons sans tarder. Je monte, monte... Je monte encore! Toujours pas de surface. Pas trop d'efforts, des efforts constants. Je monte encore. Je monte plus vite, il me semble, non? Je monte entre les coups de bras. Je sens des chatouillis le long de mon corps. On dirait bien... oui, des bulles se forment. Progressivement, je sens mes poumons se remplir d'air de plus en plus. Des mouvements de diaphragme me permettent d'absorber plus d'oxygène, ce qui reste dans mes poumons au moins, enfin je crois. Tout va bien, je monte à la vitesse des bulles que je sens montent avec moi. J'en vois même juste devant mes yeux, des lueurs miroitantes. Je me sens gonfler! Et regonflé! Haha! Ça monte de plus en plus vite. Oh, je sens mes culottes courtes qui glissent. Je laisse tout glisser sinon ça me ralentirait. Me voilà nu comme un ver et soudain je me sens à la fois vulnérable et fort.

C'est long, toujours pas la surface. Je vais encore perdre conscience et me noyer pour vrai. J'ai besoin d'air, de l'oxygène. C'est urgent. Je retiens mon réflèxe de respirer pour le moment mais ça ne va plus. Une idée! Si j'essayait de respirer une grosse bulle que je fais moi-même? Attention, main devant la bouche, je fais une bulle et la retiens. Je l'aspire dans la bouche, jette l'eau, et la respire. Ça marche! Ça marche un peu en tout cas. Encore... Encore... Encore... Je percoit mieux les bulles, je vois! De la lumière... j'approche enfin de la surface. Encore un peu d'efforts.

Je vais y arriver. Attention, je vais rejeter l'air de mes poumons pour prendre une bonne respiration dès la surface. A trois, un... deux... trois! Pfoooouu! Bulles! Mais ça ralentit ma montée! Pas encore d'air. Allez, je vois des lumières, un coup de bras... un autre... j'ouvre la bouche et... encore de l'eau! Et je suis hors de l'eau!!! Mais je m'étouffe car j'ai aspiré un peu d'eau. Je tousse bruyamment, ma gorge en feu. Je me râcle la gorge tout en reprenant mon souffle lentement par grandes respirations. Enfin la surface et vivant! Le ciel brille d'un millions d'étoiles... J'ai passé des heures sous l'eau?

Bon, c'est beau la surface mais où est la terre? Sans avoir le temps de répondre, j'entends soudain des voix. Elles s'approchent. Je reste coi, j'écoute... Les voix sont toutes proches, elles parlent une langue que je ne comprend pas. Elles ont un ton sérieux. Une femme, un homme cherchent quelque chose. Je ne les voit pas, je reste coi, à fleur d'eau. Soudain, une forme apparait sans bruit droit sur moi! Je plonge assez creux pour éviter la collision. J'attend sous l'eau un peu et remonte sans bruit. Je les entend qui s'éloignent. Ouf! Quelle peur! Ils veulent me tuer? Me finir?

Oh, les voix se rapprochent à nouveau. Sur mes gardes, je cherche à les localiser. Non, je ne les vois pas. Ah leurs voix s'éloignent déjà. Un bateau qui vogue sans aucun bruit, est-ce un bateau-fantôme? Suis-je mort et revenu dans un autre monde? Non, non pas possible. Je regarde les étoiles pour voir si j'en reconnais. Oui, la voie lactée. Je suis bien sur terre... ou en mer devrais-je penser. J'entends les voix qui reviennent à l'occasion mais là ils sont loin même au plus près. Devrais-je les appeler au secours? Et s'ils me cherchent pour me tuer? Je decide d'attendre et on verra bien. Pour le moment, je flotte bien et je trouverai sûrement une terre durant le jour.

Lambeau 5 Shred 5

Un soleil brûlant. C'est le mot. Je ne nage pas pour rester à la surface. Je me laisse flotter à fleur d'eau et prend des respirations la tête hors de l'eau. Le temps est beau, l'eau plutôt calme. Tout va bien. Pour le moment, que de l'eau en vue. Je plonge pour pouvoir me sortir de l'eau plus. Non, toujours que de l'eau dans toutes les directions. Rien à faire que de me laisser dériver par le courant et espérer me faire rejeter sur une plage. Je me protège du soleil en me tournant la tête d'un côté, puis de l'autre. J'aimerais trouver quelque chose qui flotte.

Lambeau 6 Shred 6

Le jour est plus venteux. Les vagues me ballotent. Je fatigue. J'essaie de voir au loin en sautant hors de l'eau. Rien à faire, je ne vois que trois ou quatre vagues de loin. Ma vue est un peu brouillée aussi. Ce n'est pas très dur de rester à fleur d'eau mais respirer est compliqué. Il faut calculer le moment de sortir la tête de l'eau. J'ai trouvé le truc: expirer juste avant de sortir puis aspirer, garder l'air dans les poumons, le brasser avec des mouvements du diaphragme pour absorber l'oxygène au maximum, puis retour à l'étape expirer. Ça dure toute la journée. Je crie au ciel de m'envoyer un bout de bois!... Je rêve que je trouve un radeau.

Lambeau 7 Shred 7

Soudain, on me touche derrière la tête: «haaa! quoi!». D'un coup rapide, j'assome l'animal. Mais il colle sur ma main. Non!... Mais qu'est-ce? Mais c'est un sac, un sac de plastique... tout usé. Oh mais j'y pense, je peux le gonfler! J'essaye. Non, des trous. Seule une portion est suffisamment intacte pour garder de l'air. C'est mieux que rien et j'en fais un collier. Ça aide un peu.

Lambeau 8 Shred 8

La nuit arrive et le calme. Un léger vent, des petites vagues. Je peux me laisser flotter sur le dos, enfin un répit. L'air refroidit lentement mais l'eau de surface me garde chaud. Je ne souffre pas du froid. J'admire le ciel. Le ciel si merveilleux, plein d'étoiles. Oh, une étoile filante! Une autre! De toute beauté. Je réalise que je suis libre. Personne pour m'emmerder. Pas de pop, pas de mom. L'océan me berce. J'adopte l'océan: «Océan, tu veux m'adopter?... Veux-tu m'aider?... Donnes-moi quelque chose qui flotte, amène-moi sur une de tes îles... Oui, je préfère une île déserte. J'en ai marre de mom et pop qui sont toujours à vouloir me faire du mal et me forcer à faire des choses. Tu vas m'aider?...» Et dans le noir et blanc de la nuit étoilée, je crois bien entendre l'océan qui me réponds: «Confiance...» !?!!??...???... !!... Ai-je bien entendu? Je me met vertical et j'écoute tous les sons... Rien de précis. Quelcun près qui parles français, peut-être? Je tente ma chance. Je m'écris cette fois de plus en plus fort: «Hé! Y a quelcun?! Je suis par ici! Ohé!...» ... Je répète mes cris au secours quelque fois, puis abandonne. Peut-être ai-je entendu quelcun très loin et que le vent et l'eau a porté ce mot. Peut-être quelcun va entendre mes cris, mais sera trop loin pour me trouver. J'ai un peu plus d'espoir.

Lambeau 9 Shred 9

C'est le jour. Les vagues sont plus facile à gérer. Le soleil tape... Mon sac est en lambeaux, il ne flotte plus. Je suis si fatigué. Je m'endors tellement. Hé, je dors peut-être? Mais je pense aux histoires qui racontent que si on rêve qu'on meurt, on meurt pour vrai. Je vais seulement m'assoupir pour me reposer. Voilà, c'est ça. Entre les respirations, je rêve... je suis un poisson, non, un dauphin. Je regarde sous l'eau et mon nez est hors de l'eau.

Lambeau 10 Shred 10

Ah, soif. J'ai tellement soif. Tellement d'eau, rien de buvable. Je suis tellement sec et humide, si j'avale un peu d'eau ça devrait me mouiller l'intérieur, non? J'essaye une gorgée, et puis deux. Salé! Je me retiens d'en avaler plus: on verra bien si je vais mieux...
Mmmh, je rêve de transformer des gorgées de mer en eau douce...
Je sens la soif encore. Pire. J'essaye de pisser, rien à faire. Pas d'urine. Je me sens mal et une soif incroyable. Quelle gaffe! Ah si ces nuages noirs pouvaient pleuvoirs. Je me dirige dessous au cas où. Non, noirs oui mais pas de pluie. Je resiste à une forte tentation de boire la mer. Je désespère.

Lambeau 11 Shred 11

La nuit vient, le calme aussi, encore... Tiens? Bizarre. Un coup de vent mais pas de vagues. Le tonnerre, j'entends le tonnerre! Pluie?... Pluie? Vient, pluie!... Soudain, le ciel se vide sur l'océan. De grosses gouttes comme je n'ai jamais vu. L'océan s'applatit, comme s'il faisait la courbette au ciel, son maître. J'ouvre la bouche, je fais un entonnoir de mes mains. Je goûte l'eau très douce, j'avale, je me remplit. Je parles: «Merci, ciel! Merci! Tu me sauves.»...
Une envie de pipi, oui! Mon corps fonctionne encore. :-)

Lambeau 12 Shred 12

Ah, ce qu'il pleut alors. Des tonnes se sont affalées et ça tombe encore. Impressionnant. Des éclairs frappent. J'ai des goûts bizarre dans la bouche de temps à autre. Je crache et me rinse la bouche, le goût redevient normal. Bizarre... Je me demande si je peux être frappé par un éclair? Ça m'inquiète assez pour prendre la direction opposée. Je remarque que les éclairs ne s'approchent pas. Ça s'éloigne peu à peu.
L'eau est vraiment différente. J'ai plus de difficulté à rester la bouche hors de l'eau...

Lambeau 13 Shred 13

Le jour. L'air a une fraîche odeur. La respiration est plus facile et plaisante. Grosse envie d'uriner qui dégage beaucoup de douleurs il me semble. Je n'espère même plus trouver de quoi flotter. Je commence à me demander si je pourrais trouver au moins quelle direction prendre vers une terre quelconque. Les nuages peut-être...
En milieu d'après-midi, je regarde dans toutes les directions de temps à autre. Je vois de petits nuages au loin. Je m'y dirige à petite vitesse. Je continue de regarder à l'occasion pour voir si je suis toujours dans la bonne direction. Je me sers du soleil comme guide aussi. Je vois quelque chose de bizarre. Les vagues sont étranges par là. Je vais voir ça de plus près. C'est du bois! Une grosse poutre qui flotte juste sous la surface. Merveilleux! Je m'assois dessus mais constate que mon poids la fait caler au point de me retrouver sous l'eau. Zut! Je trouve son centre après plusieurs essais. Ça cale plus lentement mais encore dans la flotte. J'essaye plusieurs positions. Je peux l'aider à flotter si je bat des bras aussi. C'est à peine moins de travail et je dois surveiller mon équilibre... Après quelques heures, je constate que je deviens prisonnier de la poutre et qu'elle s'éloigne des nuages. Mmmh, et ces nuages deviennent de plus en plus consistants aussi. J'abandonne la poutre non sans regrets et reprend ma nage très lente vers les nuages prometteurs.

Lambeau 14 Shred 14

La soif revient. Que faire? Je trouve la surface de l'eau est encore différente. L'eau douce flotterait au-dessus de l'eau salée sans se mélanger? Je vais essayer une très petite quantité. Oui, l'eau semble moins salée... mais de combien? Vais-je m'assoiffer encore? Encore une gorgée, zut!
La réponse vient un peu plus tard: pipi!! Jamais eu tant de joie à pisser dans l'eau. Je bois encore un bon coup pour célébrer.

Lambeau 15 Shred 15

La nuit approche. Je ne vois plus les nuages mais je me fie au soleil. J'essaye de garder ma direction en notant la position des étoiles. Dans la bonne direction, la voie lactée est à cet angle. Je continue et il me semble que j'avance mieux avec la mer si calme. La beauté du ciel, de la mer et le calme total sont touchants. Je suis très content d'être en vie.

Lambeau 16 Shred 16

Le jour. Je ne vois pas de nuages. Je me fie au soleil. Nage, nage, nage. J'ai trouvé mon rythme. Ne pas forcer, caresser la mer toujours dans la même direction. J'essaye une gorgée d'eau, je recrache. L'eau est bien salée à nouveau.
Midi arrive... Le milieu de l'après midi. Je sens la chaleur est dense, les nuages devraient être là. Je vois un petit nuage et quelque chose dessous. Ma vue est brouillée. Je regarde en plissant les yeux... Dur à dire. Quelque chose au dessus de la mer. Pas de doute, je suis une bonne direction. Je nage un petit peu plus vite...
La chose est toujours là. Plus grosse, ça bouge comme des cheveux géants. Je vais arriver au pays de géants? Je regarde de temps à autre. Il me semble que j'approche comme trois fois plus vite que je nage. C'est un bateau qui approche?
Je sens des remous dans l'eau. Des tourbillons. Cette fois je vois bien une terre et des arbres. Des palmiers. Qu'est-ce que ces remous quand même? Ça tourne et j'ai de la difficulté à garder ma direction. Je nage donc face à ma direction et je constate avec dépit que le courant est plus rapide que moi. Il m'éloigne de la terre maintenant. Que faire? Je ne nage plus que pour me garder à flot. Je regarde la terre s'éloigner implacablement.
La nuit arrive et je ne sais plus quoi faire. Ai-je perdu ma chance de salut?

Je passe une nuit difficile par moments. Ai-je manqué ma seule chance de salut? Je résouds d'être plus attentif malgré la fatigue qui grandit.

Lambeau 17 Shred 17

Au matin, je regarde bien partout. Pas de terre en vue. Je n'ai qu'à attendre et espérer.
En fin d'avant-midi je vois encore l'île. Je nage plus vite dans sa direction mais le courant est vraiment trop fort. Je regarde toutes les deux minutes et chaque coup d'oeil elle s'éloigne. Rien à faire avec ce courant. J'imagine que le courant fait un grand cercle. Alors je vais probablement revoir l'île. Je devrais donc nager perpendiculairement au courant pour me trouver vers l'extérieur du cercle de courant et donc plus près de l'île au prochain passage. Je m'y applique. Le courant fort semble accélérer. Le cercle n'est pas évident, probablement très grand et je calcule revoir l'île une troisième fois vers le crépuscule à cette plus grande vitesse.

Lambeau 18 Shred 18

Début d'après-midi. Le courant est encore plus fort. Il me semble entendre des clapotis au loin... C'est beaucoup trop tôt pour l'île. Peut-être un bateau. Je me retourne pour voir. L'île!! Toute proche et mignonne. Je la vois qui approche. Je n'ai qu'à continuer à nager perpendiculaire et je vais l'accrocher. La fatigue se fait sentir et je me vois déjà au sol. Je nage plus paresseusement pour économiser mes forces.
Les minutes passent. Les clapotis sont assez fort pour me faire croire que je touche terre dans la minute. J'ai un grand sourire. Et puis, j'entend moins les clapotis peu à peu. Je regarde avec horreur l'île qui s'éloigne rapidement.

Lambeau 18a Shred 18a

Non! Non! Le courant est trop fort, il faut que j'en sorte! Je nage le plus rapidement possible non pas vers l'île mais toujours perpendiculaire au courant. Je remarque que je suis presque en ligne avec l'île et là le courant forme des tourbillons et des remous. Je force plus pour traverser ça vite.

Lambeau 18b Shred 18b

Non! Non! Le courant est trop fort, il faut que j'accélère! Je nage le plus rapidement possible en crawl (au lieu de dos) non pas directement vers l'île mais avec un certain angle. Je remarque que l'île ne s'éloigne plus, mais je fatigue.

Et voilà que je me retrouve dans une eau plus calme. L'île en vue, je m'y dirige après m'être éloigné du courant fort. Pas de courant inverse, c'aurait été trop facile. Je prends cap direct vers l'île. Cette fois oui, l'île approche à petite vitesse normale. Pourvu que le courant reste faible. Je continue en nage de dos.
Les clapotis, je les entends à nouveau. Puis on dirait le bruit d'une brise. Puis l'eau semble beaucoup plus chaude. Je regarde et vois que je peux plus manquer l'île, encore un petit effort.
Aaah! queque chose m'a touché la main! Je garde les bras plus près de moi et continue. Je vois l'île maintenant simplement en me penchant vers l'arrière. Soudain je sens quelque chose me flatter les pieds. Je m'arrête pour me retourner et me retrouve assis. Terre, la terre enfin. J'y étais déjà depuis un moment à nager dans moins d'un mètre d'eau! Je me demande même si je ne circulais pas perpendiculaire à la plage.
Oh, que je suis lourd! Je n'ai plus de forces, je me traîne lentement à quatre pattes jusqu'au point où je ne flotte plus. Le sable chaud et humide est si confortable. Encore rampant, je me fais un petit monticule de sable pour la tête et m'écrase sur le ventre, épuisé.

Je sens la chaleur du soleil. Le sable s'est asséché un peu. Le bord de l'eau est beaucoup plus loin. Je pense que je devrais m'en éloigner un peu plus. Toujours épuisé, je me traîne un peu, puis je décide de me couvrir de sable pour me protéger du soleil et je m'endors. Quel incroyable plaisir de dormir... ne plus ramer... zzzz...

Lambeau 19 Shred 19

Je rêve. J'entends la mer. Elle revient. Elle s'est attachée à moi et revient me prendre. Ses fracas se font de plus en plus intenses. Elle n'a pas aimé que je la quitte. Avec joie, en plus. Je l'entends. Elle vient de plus en plus vite. Elle est choquée. Elle va me prendre de force, m'engloutir...
Elle en prends un temps. Elle a ralenti. Elle s'adoucit. Mais elle s'approche toujours, elle veut me convaincre, me séduire. Elle est si grande, je pense dans un soupir. Elle n'en finit pas d'approcher. Elle me lèche les pieds. Je m'avoue conquis. Je me lève, je lui dis que je l'aime et je me jette dans ses bras humides.
Je me réveille brusquement. Ah, quel rêve! L'océan m'aime à c't'heure et puis je vas m'y jeter?! Ça irait p't'être si j'étais mi-poisson!
J'ouvre les yeux. La nuit. Je suis là depuis quoi? Un jour? Deux? Je me soulève péniblement et remarque la mer s'approche effectivement. Les vagues viennent à trois mètres de me toucher. Il faut faire un effort sinon c'est vrai que la mer va me reprendre. Je me sors du sable et me lève difficilement. Je me dirige plus haut en titubant. Des arbres inconnus. Pieds nus, je remarque le sol plus rugueux, douloureux, et reviens sur le sable. Aucune lumière, sauf les étoiles toujours resplendissantes dans le ciel clair. Je choisis de prendre vers la droite. Je me sens de mieux en mieux en marchant. J'accélère le pas. Je suis la plage, il y a peut être quelque chose à trouver. Quelque chose d'artificiel qui trahirait la présence humaine.
Toujours rien que de la plage sans fin. Suis-je vivant? Je sens une sorte de tournis. Mon cerveau flotte. Je cours! Ah, j'ai l'impression de voler avec cette sensation. Tiens, une idée. Je me tape le bras. Pas très douloureux. Je vais toucher un arbre. Ça a l'air réel. Je touche, regarde de près, arrache un peu d'écorce que je découpe en petits morceaux. Je suis probablement en vie. J'estime la probabilité à plus de 50%. Je l'estime même à plus de 95%. Je ne sais pas ce qui ne va pas avec la tête. Ça va peut être s'arranger.
Je continue à marcher. Il me semble voir des lueurs très loin presque droit devant. Ah, enfin! Les lueurs sont si loin et je commence à fatiguer. Je calcule que ça va être trop long. Autant me reposer et m'y rendre dans le jour. Je m'étends sur le sable encore bien chaud.

Lambeau 20 Shred 20

Le jour! Laisse moi dormir encore un peu.
Je reprends la marche. Je suis plus joyeux, je sais que la lumière était par là. Je compte une heure ou deux pour m'y rendre.
Hum, c'est moins sabloneux. De moins en moins. Les arbres touchent la mer! Ça ne passe plus! Bah, je vais prendre un racourci par le bois.
Ca avance beaucoup moins vite. C'est dur pour la plante des pieds. Ma peau frotte des brindilles de toutes sortes. Je vois enfin une éclaircie. Je m'y précipite! La plage! Revoilà la plage! Bon je n'ai qu'à continuer vers la gauche, la direction à prendre en venant du bois. Mais d'abord, un bon bain pour me nettoyer de toutes cette saleté!
L'eau est bonne, si bonne... Bon, faut y aller.
Quelque chose semble bizarre depuis le bois. Je continue. Je cours avec plaisir sur le sable humide...
Voilà encore des arbres qui poussent près de l'eau. J'y vois de plus près. Je ne vois pas le fond. Pas question de nager encore! Beuh, encore un bois à traverser donc. C'est moins long cette fois, dirait-on. Et voilà la plage. Et une autre baignade, plus rapide. On repars!
Le sable semble être moins régulier ici. Des pas? Oui, on dirait bien. Cette fois, la civilisation est proche. Juste ce que j'avais estimé, je pense. J'estime bien les distances, je pense, en me félicitant moi-même. Je marche, j'arrive, plus besoin de courir. Les pas semblent bien définis par endroits. A peu près ma grandeur. Wow, un autre enfant? Mes craintes de rencontrer une brute d'adulte, s'envolent. Mmmh, dépend. Son père pourrait en être une, brute. J'en sais quelque chose...
Tiens! Encore des arbres près de l'eau... Oh, oh. Oh, oh non. J'approche pour voir de près. Les roches sont très semblables. Très très semblables au précédent. Là, l'arbre et le trou dans la brousaille. Non, de zut de zut! De zut de zut! Ben oui, je vois des branches cassées. Je n'ai qu'à suivre le sentier tracé... Que voilà la plage.
Encore moins sale que la dernière fois. Une petite saucette, plus bas avec cette mer qui se retire, et je repars. Cette fois j'examine mieux la plage. Ici, j'ai couru. Là, j'ai marché. Là, pas de pas, j'ai marché dans l'eau. Triple et quadruple zut! Ben oui, voilà où je suis arrivé, la plus belle et longue plage de cette petite île déserte...
Rien à faire que d'attendre. Rien à boire ni manger. Bah, je n'ai plus faim de toute façon. Un peu soif, peut-être. Je joue dans le sable pour passer le temps. Belle plage bien longue avec la mer qui se retire. Bizarre quand même, cette mer qui vient et qui s'en va. Va-t-elle encore revenir?

Lambeau 21 Shred 21

Tiens, des taches blanches au-dessus de l'eau, au loin. Je plisse des yeux pour mieux voir. Des machins qui flottent, haut au-dessus de l'eau. Formes triangulaires. Presque pas de bruit. Je ne les ai pas vu venir. Il y en a plusieurs. Ils vont rapidement vers la gauche. Je crie: «ooooohéééé!». Ils sont trop loin. Ils ne ralentissent pas ni ne répondent. Il en passe tout l'après-midi. Peu après, je les revois qui passent maintenant dans l'autre sens.
Il y en a des plus près maintenant. Je peux voir les gens dessus. Des bateaux semblables et différents, tous avec ce ou ces triangles blancs au dessus. Je crie: «ooooohéééé!». Un plus proche que les autres répond: «ooooohéééé!». Enfin, on me voit, pas de doute. Je crie: «Avez-vous vu mon père?». Réponse incompréhensible. «Est-ce que vous avez vu mon père?». Réponse encore incompréhensible.
Je les regarde passer, il y en a qui sont assez proche, je pourrait presque m'y rendre. Oh, tentation. Je vais à l'eau jusqu'à la poitrine. Je crie: «A l'aide! Help! A l'aide! etc.». Un bateau s'approche enfin très près. Je m'apprête à plonger dans sa direction lorsque j'entend le mec à bord me dire, avec un accent français: «Reste là, on t'envoie quelcun». «Bon, ok», je répond. Je retourne vers le sec en faisant des gros saluts à tous ceux qui passent. Ils répondent de même mais aucun ne s'arrête. Et puis, c'est le calme plat. Plus de bateau. Je me demande si j'aurais dû aller à l'eau et embarquer malgré eux. Ils ne peuvent quand même pas tous me laisser ici...

Lambeau 22 Shred 22

Une éternité plus tard il me semble, voici un bateau retardataire qui passe. Je me fais très visible et cours vers lui. Quelcun dessus me fait signe d'arrêter. Je ne comprend rien de ce qu'il dit et il continue sans s'arrêter.
Zut! Savoir que de l'aide m'échappe comme ça me rend plus impatient. Le temps devient vraiment très long. Je désespère presque et m'endors presque sur le sable chaud.
J'entend des flappements. Bruit bizarre. Un sifflement faible aussi. Un coup d'oeil, le bateau s'approche pour de bon cette fois. Déjà tout près, je l'entend bruisser au vent. J'entend une voix de femme qui appelle. Je ne comprend rien. Elle me fait des signes amicaux, de m'approcher. Je m'approche en cachant mon vous-savez-quoi jusqu'à ce que l'eau m'aille aux hanches. Elle fait signe de m'arrêter. Le couple remet le bateau en route pour s'approcher plus. J'ai une envie de pipi que je soulage mais ils le remarquent visiblement malgré que je l'ait fait sous l'eau. Ils disent des choses que je ne comprend pas mais que je crois pouvoir retranscrire au son:
- Oh, it's a boy, dit-elle. Stop it here.
Le bateau s'arrête à trois mètres. Des anglais, zut! Je suis mieux de ne pas parler. Ils semblent vouloir que je m'approche plus mais je suis craintif. Je suis en vie, pas besoin de me faire trucider par des anglais. Elle sort une grosse bouteille d'eau.
- Do you want some water? dit-elle en faisant des signes et des mimiques sympathiques.
Je fais signe que oui. Le gars me dit de l'attraper et me la lance. Ils m'encouragent à en boire. J'hésite mais ils semblent vraiment sympathiques alors j'en prends une bonne goulée. Ah, ça fait du bien.
- Merci. Avez-vous vu mon père? Est-ce que vous savez si mon père est mort, dis-je même.
- Oh, he's french, dit-elle à son compagnon.
- Speak white! s'élance soudain le mec, d'un air méchant.
- Mon père, je réponds vers la femme, est-ce qu'il est mort?
- Speak white! répète le mec.
Mmmh, qu'est-ce qu'il a soudain le mec? J'ai bien fait de ne pas m'approcher trop. Je vais répéter ce qu'il dit pour voir.
- Zbeeeequite! que je lui répond d'un ton dominateur. Et puis plusieurs fois sans pause:
- Zbeeequite! Beak-quite! Be kwaii it! Be Kwaii it! Dis-je, de plus en plus fort. Ça semble porter fruit. La femme lui dit de rentrer dans la cabine! C'est elle le boss, que je pense. Les choses vont mieux. La femme, extraordinairement belle (blonde je crois), essaie de parler français même.
- Vous pouvez venir avec nous, dit-elle en s'accompagnant de gestes et dans un fort accent anglais.
- Non, vous êtes anglais, je ne peux pas. On est des ennemis.
- Pas ennemis, j'ai donnée eau à toi. Si ennemis on est, redonne eau.
- Non, trop tard. T'as donné l'eau. Donné c'est donné, que j'dis....

Je prends une autre bonne goulée. Quelle soif j'ai, soudain.
- Vous n'avez pas assez d'eau? Je la redonne que si vous n'avez pas assez d'eau, ajoutai-je d'un ton plus conciliant.
- No, nous peut faire more... plus d'eau dans cabine.
- Vous pouvez faire de l'eau?!!
- Oui, oui, on passe l'eau dans machine et sort buvable.
- C'est long à faire?
- Non, une minute.
- Vous pouvez remplir la bouteille?
- On a autres bouteilles d'eau pleines déjà, regardes, dit-elle m'en montrant une.
- C'est ok si on échange cette bouteille presque vide pour une pleine?
- Yeah, ok.
Je bois le plus d'eau possible et on fait l'échange. Je fais un gros pipi (la bizoute sous l'eau). Je commence à me sentir beaucoup mieux.
- Certain toi pas venir avec nous?
Avec son air si invitant et plein de bonté, j'accepte presque... puis regarde le mec qui semble dangereux. Je me dis que je suis mieux de ne pas prendre plus de risques. Ma chance pourrait tourner.
- Non, vous retournez vers la terre? Pouvez-vous dire à des français de venir me chercher ici? Je sais qu'il y a des français. Vous pouvez dire ça?
- Yeah, oui of course. Oui, Oui.
Je m'éloigne un peu en tenant la bouteille pleine devant ma bizoune pour la cacher. Ils se préparent puis le vent entre dans la voile. Ils partent. La femme dit quelque chose que je ne comprends pas à son compagnon mais qui ne semble pas bon pour moi. Du genre: s'il croit qu'on va l'aider... Je me morfond d'inquiétude pendant un moment, puis ça passe. J'ai de l'eau pour un bout de temps. Il va y avoir d'autres bateaux.

Lambeau 23 Shred 23

J'attends. Que faire d'autre? Quand même, maintenant je sais que la terre est vers la droite. Je pourrais toujours me faire un radeau ou trouver un bout de bois flottant si personne ne vient. Alors j'explore l'intérieur de l'île un peu. Pas de gros bouts de bois qui traînent... Je finis par attendre en m'assoupissant à l'ombre.

Lambeau 24 Shred 24

Je me réveille en sursaut. Et si un bateau passe? Je suis mieux de me mettre en évidence sur la plage. Je vais dans l'eau pour voir la vue qu'on y a. Et mesure le milieu de la plage. Là je m'installe avec la bouteille d'eau. Puis je pense planter un bâton pour faire plus visible. Je n'ai pas encore soif et je garde la bouteille pour le lendemain ou plus tard. Drôle de bouteille d'eau, maintenant que je la regarde. Elle à une étiquette. Je sais qu'en anglais, l'eau s'écrit: w-a-t-e-r. Le mot écrit a bien a-t-e-r mais plein d'autres lettres devant et aucune qui ressemble à w. Je recommais aussi les lettres b-e-e. C'est bien le mot pour abeille, non? De l'eau d'abeille? A travers la bouteille, l'eau semble très belle et cristalline. Ça me fait hésiter encore plus à gàcher une eau si pure. Je garde la bouteille à mon côté. Je m'étend sur le sable et me couvre d'assez de sable pour ne plus sentir la chaleur du soleil.

Lambeau 25 Shred 25

La nuit vient. L'eau est descendue encore. C'est bizarre comment l'océan monte et descend. On dirait un cycle régulier, en fait. J'imagine que la mer est géante et loin, très loin elle a un poumon. Elle respire très lentement, à peu près une respiration par jour.
Je marche un peu pour me dégourdir. Je m'appuie sur un tronc d'arbre. Gluant! Hé, il est humide. De l'eau? Je lèche. Oui, de l'eau. Je trouve une grande feuille et elle dégouline assez pour une petite gorgée. Ha! Je n'ai même pas besoin de la bouteille d'eau d'abeille. Je lèche et extirpe autant d'eau que possible aux alentours. Et puis, ça cesse de donner. Je retourne à mon bâton et ma bouteille. J'admire le paysage, les sons et le vaste ciel plein d'étoiles. Je me perds en rêveries et m'endors lentement.

Lambeau 26 Shred 26

Tôt le matin, je suis un peu froid. Je me lève et cours un peu pour me réchauffer. La mer remonte encore. C'est vraiment régulier, prévisible quoi. Je vais dans l'eau pour uriner. Ah l'eau semble chaude à c't'heure. Je vais voir l'arbre. Pas humide. Je pense à l'eau d'abeille. Je me retiens et décide de m'en servir si je développe une grande soif. Je me demande s'il y a des poissons? Si oui, j'aurais de quoi bouffer. Je suis le rivage vers la droite en gardant mon bâton en vue. Rien. Pas un poisson de visible. Je reviens. Le soleil commence à monter lentement. Ça va être encore une journée chaude. Je devrais peut-être aller chercher cette grande feuille pour faire de l'ombre. S'il faut que je reste bien en vue, je vais être obligé de rester longtemps au soleil. Je trouve aussi d'autres brindilles. Je me fais un petit toit avec les brindilles, bâtons et la feuille. Et une autre feuille plus petite.

Lambeau 27 Shred 27

Vers midi, le soleil tape dur. Je sue un peu trop. Perte d'eau. Soif. Je regarde la bouteille. Tentant. Je me demande si elle goûte aussi bon qu'elle a l'air. Je devrais au moins y goûter pour voir. Mais non, pas assez soif. Je vais me rafraîchir à l'eau au lieu. Simple, l'eau chaude devient plus fraiche quand on en sort. On répète une fois sec.
Après une heure de ce manège, je reviens à l'abri et à la bouteille. Elle m'intrigue de plus en plus. La curiosité l'emporte. J'essaye de dévisser. Non, ça glisse. Bon, la bouteille résiste maintenant. Non, je n'ai vraiment pas la force de l'ouvrir. J'ai envie de la casser mais je pense que si elle se fend, toute l'eau sera perdue. J'essaye avec les dents. Beuh, que du mal de dents. Grosse bouteille résistante! Je regarde autour. Qu'est-ce que je pourrais me servir pour l'ouvrir? Le tronc d'arbre. Je cogne le bouchon avec un angle pour le faire tourner. Non, ça abime le tronc. Zut, pauvre arbre. Des brindilles. Elles s'usent sur le bouchon. Retour à ma feuille-abri. Des roches. Je cherche dans le sable pour des roches. J'en trouve. Deux roches plates, une grosse une petite. Ben voyons, est-ce que je tourne dans le bon sens? Je met la plus grosse roche au sol, appuie le goulot et le bouchon dessus, ajoute la plus petite roche, puis mon pied. Bien en place, je tourne la bouteille par son corps. Un bord, puis l'autre. Voilà, ça dévisse! J'en perd au moins trois gorgées dans le sable ce faisant. Enfin. Le goulot est couvert de sable, par contre. J'amène la bouteille à l'eau et la descend délicatement pour la nettoyer du sable. Attention aux vagues! Je fais abri en me mettant dos à la mer. Voilà. Je reviens à mon mini-abri. Grosse bouteille pesante. Assis, je l'appuie sur mon genou et descend le goulot lentement vers mes levres. Je lève le genou lentement en ramenant le pied vers moi. J'en met une gorgée dans la bouche. Ouah! C'est piquant! Terrible! Je crache le tout. Pouah! L'eau d'abeille, ça pique! Bon, mais si j'en avale, ça rafraichit ou non? Je recommence, lentement mais plus souplement. Une petite gorgée dans la bouche. Ah, c'est un peu moins pire. Alors, j'avale ou non? Ça fait chaud dans la bouche. Pas besoin de chaud à cette heure. J'avale quand même juste pour voir. Ouah! Chaud dedans aussi! Zut de zut! L'eau d'abeille, ça vaut rien quand on a chaud. J'amène le bouchon à l'eau pour le nettoyer et j'en profite pour me saucer pour me refroidir. J'ai la tête qui tourne maintenant et m'applatit dans l'eau. J'en échappe le bouchon. Beuh, qu'est-ce qui m'arrive? J'ai les pieds plein de pouces maintenant? Je me met difficilement à quatre pattes dans l'eau peu profonde. Ah, voilà le bouchon. Je le ramasse et moi-même. Je me remet difficilement sur les pieds. Je vais en titubant vers mon abri. Je m'assois, je couvre la bouteille de son bouchon, je visse dans un sens, puis l'autre, c'était encore l'autre. Je m'écrase fourbu. Beuh, la tête me tourne.

Lambeau 28 Shred 28

J'entends un bruit de maringouin et une sensation brûlante qui me réveillent. Je me sens mal avec un mal de tête lancinant. Pas de maringouin en vue, ni d'abeille non plus mais le brûlement est un petit coup de soleil qui s'est développé pendant mon sommeil abruti. J'en suis en maudit. Moi qui avait fait un abri juste pour éviter ça. Parlant d'abri, il est un peu défraîchi avec la bise de mer. Je le remet en forme et me replace dessous.
Après cinq minutes, la douleur me rend impatient. J'en sors un peu maladroitement, ce qui le défait un peu et je m'étend dans l'eau pour me rafraîchir et arrêter cette douleur de brûlure sur le devant de mon corps. Le maringouin, l'abeille, ou ce qui fait ce bourdonnement en tout cas devient agaçant. Pire qu'une abeille, un bourdon. Je regarde partout autour, il n'y a pas d'insecte. C'est bizarre.
Dans l'eau, le coup de soleil ne fait pas mal du tout. Je me sens trop détendu, faible même. J'ai un peu peur de m'endormir dans l'eau mais je remarque que l'eau descend. Alors pas de danger autre que le soleil. Ah cette abeille se rapproche. Toute une grosse ruche je dirais. Merde, c'est un bruit dans ma tête. Je me bouche les oreilles. Non, c'est un vrai bruit. Qu'est-ce que c'est? D'où ça vient?
De l'océan! Je me remet debout, je ne vois rien. Je me met sur le dos, dans l'eau peu profonde un petit monticule de sable sous la tête pour regarder sans avoir à me lever. Le son va et vient, toujours plus fort quand il revient.
Soudain, à droite, je vois une barque à moteur qui passe juste devant moi! Dans ce bruit, je ne fais qu'un signe de la main puisqu'il a la tête de mon côté. Il semble étonné et fait un signe et continue sans ralentir. On dirait qu'il faisait signe d'attendre. J'espère qu'il va s'arrêter et ne sera pas dangereux, celui là. Je me lève et marche en rond impatiemmment. Le coup de soleil ne fais plus mal qu'au cuisses. Je m'assis dans l'eau et garde les cuisses sous la surface. J'attend... j'attend...
Ah! Le son revient. J'espère.... Le voilà qui approche directement vers la plage. Quel soulagement! Il s'arrête vraiment très proche, sa coque dans le sable. Il arrête le moteur. J'hésite à parler. Il parle avec un drôle d'accent. Je ne comprends pas bien et il parle avec un autre que je n'avais pas vu tout de suite. Il le met en charge de garder le bateau avec une corde et s'approche. Il parle français! Je dis, en espérant fort:
- Tu veux me sauver?
- Ben oui.
- Je suis prêt à partir! (En me dirigeant vers le canot et m'accrochant au bord.) C'est trop haut, tu veux m'aider?
- Oui, bien sûr. Mais il n'y a rien qui presse. Parlons un peu. C'est à toi cette bouteille?
- Oui, une fille me l'a donné. L'eau a l'air bonne mais c'est pas bon. Je veux pas la garder.
- Mais on ne peut pas la laisser là, c'est du détritus. Et puis c'est quoi ça? (Pointant mon abri.) On peut voir?
- Okay. (J'ai peur d'une embrouille, comme avec la fille.) C'est mon abri. (On se dirige vers l'abris et la bouteille.)
- Abri? C'est bien trop petit voyons.
- Non, Non, c'est mon mini-abri pour le soleil. J'ai pas trouvé de branches plus grosses. Et c'est la feuille la plus grosse que j'ai trouvé. Regarde, ça marche comme ça. (Je remet les branches droites et replace la feuille, puis m'assied dessous, les genoux remonté vers la poitrine, les bras autour des genoux.) Tu vois? Ça entre juste si je descend la tête basse comme ça. (Je me met la tête un peu entre les genoux.)
- Ingénieux.
- Quoi? C'est pas une bonne idée?
- J'ai dit ingénieux.
- Je sais que je suis gêné mais c'est pas une bonne idée?
- Tu ne comprend pas, j'ai dit que c'était ingénieux. Oui, oui, c'est une bonne idée. Enfin, quoi. (Il semble emmerdé. Zut! J'ai dit quelque chose de pas bon.)
- Tu veux quand même me sauver à c't'heure?
- Oui, oui. Amène ta bouteille.
- Je la veux pas. Mauvaise eau.
- Ce n'est pas de l'eau, c'est de l'alcool! Faut pas la laisser là.
- (De la colle! J'ai bu de la colle? Je la prend.) Okay d'abord. Faut-tu défaire l'abris?
- Non, non, il va se défaire tout seul.
- Ah oui, chaque jour fallait que je le refasse.
- (Etonné.) Ben, ça fait combien de jours que t'es là?
- Je sais pas. Je m'en souviens plus. Plus que trois jours au moins.
- D'où tu viens?
- De la mer, je pense.
- Ben oui, mais avant!
- Je sais plus. Tu veux pas me sauver?
- Oui, oui, tu veux t'en aller? Allons-y. (Ouf, je suis soulagé. Je suis sauvé pour vrai on dirait, ce coup-ci.)
Son ami voit la bouteille avec intérêt, lorsque je la lui passe. Puis il m'aide à monter. Gros canot!
Le gars s'assoit devant, tourne une clé. Le moteur part tout de suite. Moi et l'autre, on est assis à l'arrière. Il a une peau plus brune. On part, et prend de la vitesse rapidement. Le bruit est assourdissant. Pas de bavardage.
Après un bout de temps, je vois l'autre qui regarde la bouteille de colle. On crie:
- Tu veux la bouteille?
- Oui, passe la!
- Faut pas boire, c'est de la colle!
- Haha! Ben non, ça se boit.
- C'est de la colle à boire?
- Oui, passe!
- Bon okay. Faut pas trop en boire!
- Je sais, ça va.
Je lui passe la bouteille. Il l'ouvre et fait un grand sourire satisfait après deux grosses gorgées. Pas croyable! Il y a du monde qui boivent de la colle. Les grands sont complètment fous. Je n'en reviens pas. Je le regarde encore après un temps. Il aime encore. Je regarde la bouteille avec soif. Il me la donne. Il m'encourage à en boire. J'appuie le goulot sur les lèvres avec prudence dans ce tanguage. Je me tourne pour qu'il ne voit pas. Dès que j'en ai un peu dans la bouche, chaud! Même goût horrible. Pas de doute, c'est cette eau horrible qu'il aime. Je recrache la colle dans la bouteille sans en avaler. Je garde la bouteille.
Le trajet est long. Je vois de l'eau au fond du bateau et une écuelle. Mmmmh, je vais vider le bateau pour passer le temps. Je veux redonner la bouteille au copain buveur de colle mais je le vois évaché et endormi, on dirait. Ben juste ce qui m'est arrivé quand j'en ai bu. Il en a beaucoup plus bu que moi. J'espère qu'il ne mourra pas. Mmmh, il est probablement seulement endormi. Je vois qu'il respire encore. Ça m'inquiète quand même.
J'écope bien 15 minutes au moins. Je prends mon temps. Toujours pas de terre en vue. Je dois tenir la bouteille aussi, je ne sais pas où est le bouchon maintenant. Où il l'a mis? Bah. Le fond du bateau est presque sec. C'est plein de saletés quand même. Oups, la bouteille renverse un peu. J'écope ça et remarque que la colle semble faire briller le métal. Wow. Une colle qui se boit et nettoie en plus. Tellement bizarre et amusant. Je nettoie le fond avec ce qui en reste et la guenille qui traînait.
Encore un bout de temps plus tard, le conducteur ralentit un peu.
- On arrive? dis-je.
- On est arrivé! Regarde.
- Ah oui. Ben c'est vite quand on arrive. (Il remarque à l'arrière son copain assoupi.) Yé rien qu'endormi, yé pas mort. J'ai eu peur aussi.
- (Rigolant intérieurement.) Je sais qu'il n'est pas mort. (Criant à son copain.) Hé! Réveille [nom du mec]! On est arrivé! Débarque!
Le bateau arrêté est arrimé en deux temps.
- T'as tout bu?! demande-t-il à son copain.
- Non, c'est lui. dit-il en me pointant.
- Non, j'en ai pas bu. J'ai nettoyé le fond du bateau. J'ai renversé la bouteille. Cé tu correct?
Il regarde et constate tout étonné que le fond du bateau est propre.
- Le bateau n'a jamais été aussi propre! dit-il.
Je ne comprend pas bien ce qu'il dit mais ils rigolent tout les deux maintenant. Ça doit être correct, d'abord. Je suis encore tout nu et me cache la bizoune avec la main. Ça n'a pas l'air de les déranger que je sois nu.

Lambeau 29 Shred 29

- Alors, on t'amène à l'hôpital?
- Non, non, je ne suis pas malade, que je répond.
- Bon, tu reste ici pour la nuit alors?
- D'accord.
On entre. La maison n'est pas très grande. Les deux mecs s'installent dans leur chez-eux. Je me sens un peu mal à l'aise de m'imposer, en quelque sorte. Mais ces deux là sont des plus sympathiques. Ils parlent beaucoup de choses que je ne connais pas et je n'arrive pas à suivre leur conversation. A un moment donné, je demande où sont les toilettes. Là, je pense à boire de l'eau. Le robinet coule lentement. Sans verre, je bois en me servant de mes mains. Après, je me sens étourdi. Je vais m'étendre sur le sofa.
Le lendemain, je me réveille et ne me sens plus aussi bien que la veille. Je me demande où je suis et ce que je suis supposé faire. Il me semble que je suis perdu et je me demande ce qui m'est arrivé. Mes souvenirs sont flous, bizarres, irréels. J'ai probablement rêvé tout ça et marché dans mon sommeil.
Les deux copains s'éveillent et préparent un repas. J'essaye de manger mais me sens de plus en plus mal. Il le remarque.
- Tu veux aller à l'hôpital maintenant?
- L'hôpital va faire quoi? Faudrait plutôt voir un docteur.
- Haha! Il y a un docteur à l'hopital!
- Oooah, ah bon. Oui, je veux aller à l'hôpital, d'abord.
Il a une bagnole bruyante un peu et m'amène à l'hôpital, donc.

Lambeau 30 Shred 30

Je suis dans le lit. On me mesure ceci et cela. Les infirmières sont bien attentionnées. J'ai rarement vu des grands si gentils et efficaces à la fois. On me demande des choses que je ne sais pas. Ils discutent entre eux.
- Quand as-tu bu la dernière fois?
- J'ai bu hier soir. J'ai pas soif.
- Pas soif? Tu as l'air déshydraté, mon bonhomme.
- Déshydraté? Ben voyons, c'est encore plein de liquide dans mon corps. Je ne suis pas sec!
- Ça veut dire que tu ne bois pas assez. Quand as-tu mangé la dernière fois?
- Je sais pas. Je ne me souviens pas.
- Mmmhmmh, souviens pas. se dit-elle.
- Bon, on va commencer par te donner du liquide par intraveineuse.
- Quoi?
- On va ajouter de l'eau directement dans ton corps sans boire.
- Okay. (Ben en voilà quelque chose de magique. Je rêve peut-être encore. Tout est si irréel.)
Juste avant de partir. Elle demande: «Quel âge as-tu?». Je réponds en montrant ma main droite tous les doigts écartés. Elle me regarde très inquiète, comme si elle ne comprenait pas. J'insiste en avançant et reculant ma main deux fois et là elle semble rassurée. Partie, je me demande si elle a compris mon âge comme il faut. Je me demande si je ne me suis pas trompé moi-même. Elle me fait douter. Je ne me souviens plus de rien, mais il me semble que j'ai une main d'âge. La dernière fois que j'ai donné mon âge, c'était toute une main. Je me regarde les mains et essaye de me rappeler. Je fais une main plus un doigt de l'autre. Non, ça semble faux. Une main seulement? Oui, ça semble correct.
Plus tard, une infirmière amène un sac de liquide avec un tube.
- C'est l'eau qu'on va me donner dans le corps? dis-je.
- Heu, c'est pas de l'eau.
- L'autre m'a dit qu'on me donnerait de l'eau dans les veines.
- Ah oui, ça ajoute de l'eau. Ne t'inquiète pas, tu vas te sentir mieux après.
Elle approche avec une aiguille. Ça m'inquiète. On dirait qu'elle la prépare pour moi. Oui, elle s'apprête à me piquer le bras!
- Hé, quoi! Non! Pourquoi me piquer?
- Pour te donner la solution voyons!
- L'autre m'a pas parlé d'aiguille. L'eau est supposée aller directement dans mon corps!
- Ben comment alors?
- Directement, l'autre a dis. Elle a pas parlé d'aiguille!! Je veux la voir!
- Bon, attend un peu...
Elle revient peu après avec la première qui semble amusée et m'explique.
- Ben oui mon petit, l'eau dans le sac passe par le tube puis l'aiguille et ça se vide dans ta veine.
- Vous avez le droit de faire ça?
- Ben oui, on fait ça tout les jours. Toutes les heures même.
- C'est normal?
- Oui.
- Bon ben, si c'est normal...
La seconde reprépare une aiguille et me l'installe. Je m'assoupis

Lambeau 31 Shred 31

L'infirmière me touche et ça me réveille en sursaut.
- Quoi! (Ah oui, l'hôpital.)
- Tu as bien dormi. Ça va mieux?
- Je n'sais pas... Hum... (J'évalue mes sensations.) Oui, je me sens un peu mieux.
- Veux tu voir si tu peux uriner?
- Uri...né? Heu, none je ne fais jamais ça.
- Haha! Comment ça? Ben oui, tout le monde fait ça voyons.
- Je n'suis pas comme tout le monde.
- Peut-être, mais c'est normal d'uriner. Tu ne comprends pas. Comment tu appelles quand tu vas dans les toilette? Pisser alors?
- Heu, quoi, faire pipi. C'est ça uriner? dis-je très gêné.
- Ah tu parles encore comme ça. Ben oui, c'est le mot.
- Non, j'ai pas envie.
- C'est quand la dernière fois tu as uriné?
- Je ne sais pas. Je me souviens mal. Avant-hier, je pense. Je peut rester très longtemps sans aller aux toilettes.
- C'est pas bon. Faut aller souvent.
- Ah bon... Non, pas envie.
- Ça devrait venir bientôt. (Et la voilà repartie.)
Aussitôt partie, je sens une envie qui se pointe. Mais je suis vraiment trop fatigué pour me lever. Je me rendors.
Je me réveille avec une douleur à la bizoune. Elle a gonflé, est plus dure et pousse sur les draps, ce qui fait un peu mal. Je met mes mains au-dessus pour pousser les draps et faire de l'espace. Zut, c'est bloqué. L'infirmière a remarqué des mouvements et viens faire un tour.
- Alors, tu es bon pour aller aux toilettes?
- Non, je ne suis pas prêt. dis-je, assez gêné d'avoir une fille me parler du sujet.
- Qu'est-ce qui se passe sous les draps? Ça va? Je peux voir?
- Tu es sûre de vouloir voir ça?
- Mais oui, je suis une grande fille. J'en ai vu des choses.
- Bon, d'accord.
- Enlève tes mains, que je puisse voir le problème.
- Bon, voilà.
- Alors? Tu va pouvoir y aller?
- Ben, quand c'est dur, ça bloque. Faut attendre.
- !? (Elle fait un mouvement comme pour toucher.)
- Non, faut pas toucher sinon ça devient encore plus dur et faut attendre encore plus longtemps.
- Quoi? Attendre combien de temps?
- Ça peut prendre une heure... Faut que je me concentre à me détendre. Une guenille très chaude aide souvent. Ma mère a trouvé ce truc.
- Une guenille très chaude? Bon attend, je vais trouver quelque chose.
Elle part de son pas rapide.
Elle revient avec une guenille moite.
- Pas assez chaud. Faut très chaude et plus humide.
- Bouillante alors?
- Heu, oui. Comme ça elle est assez chaude quand on la met dessus.
- Je reviens. dit-elle.
Plusieurs minutes plus tard.
- Alors là, ça va être assez chaud!
- Ah oui, c'est assez fumant.
Dès l'application de la pièce de tissus très chaude, je sens l'envie qui monte. Les toilettes sont juste à côté. Je saute hors du lit avec une grosse envie qui veut se déverser.
- Ne tire pas la chasse d'eau, s'il te plait.
- (Tirer? Chasse?) Ben non, pas de danger.
Je fais pipi sans faire trop de bruit en visant le côté intérieur de la cuvette, comme d'habitude.
- Alors, ça va? dit-elle de l'autre côté de la porte.
- Oui, tout marche bien. (Gros soulagement.)
J'appuie sur la clanchette pour flusher.
- Hé, je t'ai dit de ne pas tirer la chasse d'eau!
- Mais j'ai rien tiré! Je ne chasse même pas! Comment est-ce que je peux chasser ici? J'ai même pas une roche!
- Ben, qu'est-ce que tu viens de faire dans les toilettes alors?
- Pipi!
- Et après?
- J'ai flushé
- Mais tu ne comprends pas! C'est ça «tirer la chasse d'eau»!
- Ben comment est-ce que je peux deviner ça?
- T'as jamais entendu ça?
- Peut-être... J'ai jamais compris que c'était ça. Hum, ça explique certains rires.
- Ben voilà.
- Pourquoi pas tirer la chasse? (Haha! Drole d'expression.)
- Je voulais voir ton urine.
- Ben t'es curieuse toi! (En retournant vers le lit.)
- Non, c'est mon travail. C'était de quelle couleur?
- Ton travail? (Drôle de travail.) Comme d'habitude, jaune-orange quoi.
- Jaune ou orange?
- Jaune-orange, assez foncé.
- C'était rouge? Il y avait du rouge?
- Oui presque rouge. Jaune-orange foncé.
- Bon, c'est à refaire. Faut voir ton urine.
- Ah, bon. Je ne savais pas.
- Ouais, il y a des tas de choses que tu ne sais pas, on dirait.
- Hum. (J'ai bien peur quelle ait raison, là. Je me sens encore plus ignorant que d'habitude.)
- Je pense que tu peux boire. Je t'apporte un verre d'eau.
- Bon, bon. Et du manger?
- Non, tu ne peux pas manger avant qu'on ait vu ton urine.
Triple zut! Bah, je n'ai pas de faim. Mais je devrais manger, just pour voir si je peux encore...
Un grand verre d'eau plus tard... L'autre femme, celle qui dirige l'infirmière est passée. On me fait uriner dans une bassinette, cette fois. On trouve ça un peu trop foncé et on me fait boire encore un verre d'eau.

Lambeau 32 Shred 32

J'ai finalement eu quelque chose à manger. J'entend une commotion dans le couloir. C'est mon père. Merde, il n'est pas mort. Je n'étais pas disparu depuis assez lomgtemps après tout. La femme médecin ou l'infirmière l'empêche de venir me voir. Je me sens plus en sécurité mais j'ai une impression bizarre. Un froid dans le dos. Mon père. j'étais tellement mieux avec ces femmes, ça ne pouvait pas durer évidemment.

Lambeau 33 Shred 33

Mon père revient. Il ouvre la porte doucement et a l'air bien moins malin que d'habitude. Son attitude est tellement différente et gentille que j'ai de la difficulté à le reconnaitre. Et puis, j'ai la mémoire en bouillie. J'ai de la difficulté à me souvenir d'hier. Je ne comprend pas bien. On dirait qu'il a peur de moi par moments. Quand il apprend que ma mémoire est compromise, il fait des faces plus normales. J'attend un repas qu'on ma promis mais il veut partir tout de suite. Je lui dis que c'est correct, je vais le suivre si j'ai mon repas. Il semble menaçant un peu. Ça me semble être plus normal venant de lui. Il est impatient et repars pour voir quand mon repas est prêt. Wow! Mon père est de service maintenant!? Ça me semble plus bizarre mais j'aime bien ce traitement. C'est mieux que... mais que quoi donc? Mes sentiments sont intacts mais je n'y comprend plus rien. Je vais comprendre plus tard je suppose.

Lambeau 34 Shred 34

C'était du poulet je crois. Très bon. Mon père que je ne sens pas comme mon père du tout malgré qu'il me soit familier, attend avec un air de chiot. Qu'est-ce qui se passe que je soit si important soudain?
Il m'apporte des vêtements pour pouvoir sortir. Il confirme qu'il est libre de m'ammener, je n'ai plus besoin d'être à l'hôpital. On part. Il veut me prendre la main mais je refuse. Je refuse de marcher à ses côtés. Je ne me sens pas en sécurité du tout. Une bizarre d'impresion me dit que je devrait même m'enfuir. Mais je suis si petit et ignorant. Où aller?
Une fois sorti, il s'arrête 50 mètres passé la porte. Je m'arrête. Ben quoi? Il me dit d'attendre là sans bouger. Il retourne à l'hôpital. ?!? Mais qu'est-ce qu'il va faire soudainement? J'entend des bruits pas banals la dedans. J'ai une grosse tentation de voir ce qui se passe. Mais un peur étrange m'enveloppe. Une peur de bouger même un doigt. Je regarde où sont mes pieds, fait une marque sur le ciment et m'apprête à aller voir. Je fais trois pas et soudain je l'entend qui dit quelque chose à la femme je crois. Je n'entend pas une réponse normale mais ça me donne le temps de reprendre la place exacte où j'étais.
Il me parle d'un air plus satisfait qui est un peu plus rassurant. J'ai moins l'impression d'être en danger, mais pas beacoup moins. C'est moins immédiat plutôt.

Lambeau 35 Shred 35

On arrive à un grand bâtiment. Là, plein de monde. C'est la foule. Mon père me prend et me met sur ses épaules. Ben quoi, voilà tout le monde est excité et nous parlent. On prend des photos, on pose des questions. Mon père raconte un drôle d'histoire, supposément ce qui s'est passé. Mais ça cloche. J'ai soudain des bouts de mémoires qui me reviennent. J'en vois un qui semble plus sympathique et incrédule. Je fais un signe mon index vertical devant ma bouche, un signe que non avec la tête et un autre signe voulant dire que le gars qui me tient m'a poussé sous l'eau. Tout le monde arrête stupéfait. Mon père surpris se demande se qui se passe. Il me jette un regard malin, méchant. Ah, ça a l'air tout à fait familier cette fois. Tous les gens soudain n'ont plus de question. Ils ont un air effrayé qu'ils semblent vouloir cacher et s'enfuient presque tous rapidement. Il en reste un.
Mon père lui dit d'attendre un peu. Une fois tous les autres partis, il me dépose et lui demande s'il veut savoir ce qui s'est vraiment passé. Il répond oui. Il lui demande de nous suivre et s'arrête devant une porte différente des autres. Là, il lui dit que s'il veut savoir, il n'a qu'à le suivre derrière la porte. Ils y vont et lorsque je m'apprête à les suivre, mon père dit de rester là sans bouger. Merde! Ça ne se peut pas. Il ne saura pas ce que je voulais dire. Soudain, j'entends encore des bruits peu ordinaires et aussi comme des coups sur les murs. Qu'est-ce qui se passe là dedans? J'ai peur d'aller voir. J'attire l'attention d'une dame qui semble gentille. Je fais des signes, je montre la porte. Elle semble comprendre que je veux qu'elle aille y voir. Elle y va, mais soudain un signe sur la porte l'arrête. Elle retourne pour demander quelque chose à un homme. Tout d'un coup, mon père sort en vitesse et m'attrape par le bras. Il m'amène de force. Ben voilà, fini la gentillesse. J'ai quand même le temps de faire des signes insistants à la dame d'aller voir derrière la porte. Elle hésite, mais semble convaicue.
Je compte les secondes. Soudain, des cris!! Ça y est, elle a vu quelque chose! Mon père se met à courir avec moi sous le bras. Ça fait un peu mal et je me débat un peu, mais pas trop. Je ne veux pas me faire mal en tombant. Il me dépose et me dit qu'on a un billet d'avion, il faut se grouiller. On est dans un aéroport, qu'il dit. Tu vois les avions par la fenêtre? Les grandes fenêtres à droite, je ne vois d'avions. Les fenêtres sont un peu haute pour moi. Et c'est loin, comment fait-il pour voir si loin? La commotion grandit derrière. J'entend des cris de plusieurs. Et puis ça court et on court. Pour courir plus vite, il me lâche. Je cours très vite puis, passant un magasin à gauche, je ralentit et j'y entre. C'est gagné, mon père semble ne pas m'avoir vu. La foule qui court semble vouloir attraper quelcun. Je souhaite qu'enfin ils vont le prendre, ce père si malin.
La foule est tout près, je les entends qui passent. Haha! Mon père ne peut pas revenir me prendre! Ça c'est sûr. Aaaah, tout va mieux à nouveau. Je vais peut-être revoir les femmes gentilles de l'hôpital. La pensée me rempli d'espoir.

Lambeau 36 Shred 36

La foule revient. Ils passent devant le magasin avec quelcun qui proteste. Ça me semble pas être la voix de mon père. Bah, peu importe. Ils m'ont permis de m'en débarrasser et je les aime bien. Bon, j'attend assez longtemps dans le magasin. Je passe le temps en regardant les objets à vendre. Je dis que j'attend mon père au préposé, lorsqu'il me demande ce que je fais là tout seul.
Ca commence à faire longtemps. La voie doit être libre maintenant. Je m'apprête à retourner sur nos pas. Lentement, l'air de rien je marche vers où on est venu. Je me demande si je pourrais retrouver mon chemin tout seul. Mais j'entend une voix qui chuchotte à droite. Elle chuchotte mon nom. Non! Le père est là. Zut! Je ne l'ai pas reconnu, sinon je l'aurait ignorée. Il me dit comment ils sont fous ici, à voix basse. Je n'y coupe pas. Le revoilà.
Bon, on continue notre chemin vers où on courait. Alors, on a manqué notre avion? Comment on fait pour revenir? Il répond: quels billets?... ya a pas de billet d'avion, il n'y a rien qui presse... Ben voilà quelque chose de familier encore: ses menteries! Je lui demande c'était quoi tout ce monde qui courait. Il répond qu'ils couraient après un bandit. Mmmmh il n'avait pas l'air d'un bandit, au contraire, que je pense. Mais je réalise que mon père a eu l'air gentil aussi dernièrement, alors il en était peut être un. Je lui demande ce qu'ils étaient pour lui faire. Réponse: le tuer!... Tiens, encore ce froid dans le dos. C'est froid ici soudainement, que je pense.
Il me tient encore par le poignet. Quelcun arrive de l'autre direction. Père dit alors:
- aime-tu mieux que je ne te tienne pas?
- Ben oui! je répond.
- Tu me suis bien alors?
- Oui, oui. Pas besoin d'avoir peur. (Et là il fait une face que je n'avais pas vu avant.)
Je le suis mais j'aimerais bien avoir encore l'occasion de le semer. Rien en chemin. Même en ralentissant et en arrêtant pour voir dehors ne le distance pas. Il garde un oeil sur moi. Il attend et semble patient comme jamais. Durant tout ce temps, des gens passaient de temps à autre dans le couloir. Je trouve tout ça très attentionné et surprenant de sa part
* . Mais je savais comment gentil il pouvait être en public. Ça ne durait jamais, malheureusement. A un moment, il mentionne que ma mère va décider quoi faire de moi. Bon, je pense, j'aimerais bien la voir un jour celle-là. Une drôle de pensée à avoir alors qu'il veut simplement dire mom. (Le retour a dû se faire sans histoire, pas de donnée en mémoire en ce moment. )

Lambeau 37 Shred 37

De retour à la maison, mom et pop m'assoient à la table. Mom est surprise de me voir, avec son sourire classique. Ils se retirent dans une autre pièce en me disant qu'ils allaient débattre mon cas. Je reste coi. Et en une minute, je comence à les entendre chuchotter:
- As-tu fais ce que je t'ai dit? dit-elle.
- Oui.
- Comment ça se fait qu'il est ici d'abord?
- Je ne sais pas. J'ai entendu parler qu'un enfant avait été trouvé sur une île et qu'il était à l'hôpital. Je suis allé voir et c'était lui.
- T'as tout fait et pouf, il apparait à l'hôpital? Tu me prend pour une conne?
- J'te dis que c'est vrai! Je l'ai vu caler et disparaître. J'ai attendu une demi-heure avant de partir.
- Ça se peut pas!
- Je te le dis.
- J'te connais, menteur! C'est impossible. Tu mens!
- Je l'sais pas ce qui s'est passé. La police me gardait à vue. Je serais revenu avant mais la police ne me laissait pas partir.
- Quoi?!
- Une police avait des doutes sur mon histoire. Ecoute, je suis aussi surpris que toi. Pourquoi tu lui demandes pas? Tu sais qu'il ne me dit rien.
- Attend un peu, bouge pas pour voir.
La porte ouvre et mom apparait avec un air amusé et solonnel en même temps que surpris et impressionné. Il me semble que mes chances sont bonnes. Elle dit:
- Comment ça va?
- J'ai faim.
- Attend un peu, je veux savoir de quoi avant.
- Quoi?
- Tu te souviens d'où tu viens?
- Ben oui, on arrive de vacances moi et pop.
- Je l'sé ça. Tu te souviens de l'hôpital?
- Quel hôpital? Ben non, on arrive d'en auto et d'en avion.
- Ben voyons, t'as pas été à l'hôpital?
- Ben non, on est venu direct ici.
- Attend une minute...
Elle repars et ferme la porte... Elle dit, toujours tout en chuchottements:
- Yé pas allé à l'hôpital, mon moignon.
- Ben oui, c'est là que je l'ai trouvé! Tu poses pas les bonnes questions. Faut que tu demandes précisément.
- Bon, j'essaye encore. Toi, tu bouges pas de là.
- Laisse la porte ouverte, je veux entendre aussi.
Mom reviens et laisse la porte entrouverte. Elle demande:
- Ecoutes là, pop dit qu'il t'a trouvé à l'hôpital. T'é allé à l'hôpital?
- J'chu pas allé à l'hôpital. Non, je pense pas.
- T'a pas vu ton père à l'hôpital là bas?
- Ooooh, là bas. Où là bas?
- Où t'étais en vacance! Avec pop!
- Ah oui, là.... Je l'sé pas. J'me souviens pas d'avoir vu un hôpital.
- Tu te souviens d'avoir vu pop?
- Ben oui, à l'aéroport.
- Bon, on avance. Avant l'aéroport, t'étais où?
- J'me souviens d'un auto, je pense.
- Pis avant?
- Je me souviens plus. C'est flou. J'ai faim.
- Arrête de l'achaler, y s'en souviens pas, le pauvre petit. Pis y'a faim. dit pop en entrant dans la pièce.
- De quoi? Attend de l'autre bord, toi.
- Y s'en souviens pas, ça sert à rien. Y veut manger. (Pop dit, d'un air étonnament conciliant. )
- (Sourire retenu.) Bon, qu'est-ce que tu dis d'une soupe aux tomates en cannes?
- Okay, une bonne soupe aux tomates. J'peux tu mettre du poivre?
- Tiens, voilà le poivre et le sel si tu veux!
Hum, bizarre tout ça. Je ne me souviens plus bien de ce qui s'est passé. Et maintenant, on dirait que je suis sur une autre planète. Ces deux là ont l'air de bonne humeur et gentils en plus. En même temps et pas de cris, pas de chicanes. Des chuchottements en plus. (Aujourd'hui, je dirais que je suis passé dans un univers parallèle. C'est du moins, l'impression.)

Lambeau 38 Shred 38

- Viens, laisse le manger en paix. dit pop.
Ils quittent la pièce. Mais je mange sans bruit pour entendre, si possible. Des bribes de conversations se rendent à mes oreilles. Je trouve qu'ils sont très différents de la normale. Quelque chose se passe dans leurs têtes. Quelque chose que je n'avais encore jamais vu.
- Qu'est-ce qu'on fait maintenant?
- Le monde l'a vu. On ne peut rien faire cette année.
- Encore un an avant qu'il commence l'école. Après, on ne pourra plus s'en débarrasser.
- On n'a qu'à faire quelque chose l'été prochain. On va trouver quelque chose.
Je comprends que je vais avoir un bon répit jusqu'à l'été prochain. Je me demande si je vais être mieux traité que d'habitude pendant ce temps... Je vois des possibilités intéressantes.

Epilogue Afterword

Voilà. Ce site est dédié à mes souvenirs les plus endommagés d'abord. Il se trouve qu'ils sont les plus incroyables. De mon côté, lorsque j'ai commencé à retrouver certains souvenirs, je n'y croyais pas. Est-ce possible d'avoir enfoui tant de souvenirs d'événements réels? Ce serait plus possible d'avoir eu des cauchemars qui m'ont hanté et c'est cela dont je me souviens. Mais il s'est trouvé un moment où je me suis souvenu avoir eu des cauchemars reliés aux événements. Puis des souvenirs d'avoir raconté les événements.
Dans cette histoire-ci, je ne me suis pas souvenu de tout dès le départ. Je ne me souvenais que de la partie où je revenais à moi dans les profondeurs. A mesure d'écrire cependant, plusieurs détails me sont revenus. Les détails où je raconte l'histoire en particulier me semblent encore plus convaincants. Car, je n'ai pas écrit ça dans l'histoire, mais je me souviens avoir été interrogé par mom. Personne d'autre que moi ne savait comment je m'en était sorti, après tout. Bien sûr, il lui a fallu de la patience et des bons soins avant que je lui dise.
Quelques autres détails me sont revenu en mémoire qui indiquent que la famille me testait. Je me souviens avoir été agacé quelques fois avec une bouteille de Beefeater. Une fois en particulier, un oncle m'a montré une de ces bouteilles bien pleine en me demandant ce que ça me faisait penser. Ma réponse? Une grande soif. Une soif comme je n'ai jamais eu, à ce que je me souvienne du moins. J'ai aussi ressenti une grande chaleur. J'ai trouvé ça bizarre, je suis parti boire un verre d'eau et ressenti un frisson dans le dos.
Je suis certain que cette histoire est connue de certaines personnes. J'ai peu de doutes que cette histoire ait été enfouie après des événements réels. Pensons-y. Réels ou non, ces souvenirs datent de très longtemps. Je ne les ai jamais racontés depuis que je suis écolier. Réels ou non, ils sont bien dans ma mémoire avec des détails que je n'ai pas inventé. D'où ma pensée que s'ils ne sont pas réels, les événements qui expliqueraient comment ils ont étés implantés sont tout aussi incroyables. Je suis un sceptique, alors les souvenirs doivent me convaincre moi-même. Je leur donne quand même une cote de crédibilité par le contraste du texte. Certains lambeaux sont moins précis et des détails écrits peuvent n'être que le résumé de plus longs événements. Le cerveau se souvient rarement de tout... ne remarque pas tout.
Je serais donc très intéressé d'en apprendre plus. Si des parties de cette histoire se sont retrouvées aux nouvelles ou dans les journaux, par exemple, ça pourrait la dater précisément. J'aimerais aussi savoir où ça s'est passé.

On peut se demander comment un enfant puisse vivre cette histoire sans montrer beaucoup d'émotions. Au contraire, les émotions ressenties sont extrêmes. En écrivant, je pouvais sentir les moments très tristes, touchants, etc. Premièrement, durant la lutte pour survivre on a pas le temps de s'apitoyer sur soi. Ensuite, dans cette situation, sans eau potable, il n'était pas question de perdre de l'eau par les larmes. De plus, la situation était si terrible, étrange que le choc faisait des misère à ma mémoire. Finalement, ce n'était pas la première fois que je devais survivre les abus extraordinaires de ces deux dangereux cas mentaux, mom et pop. Histoires à venir...

Premier jet le 23 février 2014 © Serge Lamarche

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