Lambeaux de mémoire Shreds of memory

Avalanche Avalanche

Préface Foreword

Voici une aventure dont je me suis souvenu peu de temps après avoir déménagé à Golden en 1994. Les souvenirs ont commencé à revenir lorsque j'ai loué une chambre chez des gens habitant Blaeberry, une vallée un peu au nord de Golden. En effet, la maison en question ressemblait beaucoup à la maison que j'avais habité durant ou juste avant l'aventure et pourrait bien être la même maison. Je n'ai pas écrit cette histoire plus tôt parce que cette histoire est vraie sans l'ombre d'un doute et sa mémoire est peu perturbée. J'en ai raconté des bouts à des gens qui semblaient en avoir entendu parler avant. Je crois avoir reconnu des gens impliqués dans l'histoire et vice versa.
Je vais inclure dans les lambeaux des bouts d'histoires qui sont arrivés plus tôt mais qui ont des liens directs avec les événements. Je vais essayer de les dater plus ou moins. C'est difficile car la mémoire ne contient pas de dates et je dois les deviner d'après ma grandeur et autres détails de l'histoire. Il est possible que l'avalanche soit pas trop loin du SOs de neige mais pourrait être plusieurs années après (ou même avant!). Si quelqu'un peut se souvenir de quelque chose et me suggérer une date, ce serait très apprécié. Et c'est valable pour toutes les histoires bien sûr.

to come.

Lambeau 1 Shred 1

Sur la chaise haute, on me sert du pablum d'habitude. Mom commence à me donner des trucs plus solides comme des bols d'avoine. Mais après plusieurs jours de ce régime, les excréments deviennent collants et coupants et causent des saignements douloureux. Elle essaye différentes marques et qualités d'avoine et seuls les meilleures qualités passent plus ou moins bien. À un certain moment, pop mentionne que son père déteste l'avoine et me dit de lui demander ce qu'il en pense.

Lambeau 2 Shred 2

Moi et pop montons une montagne. C'est plus facile pour moi car je ne cale pas dans la neige. Petit avec des grands pieds, je monte comme sur du terrain solide alors que lui peine et cale à chaque pas. On monte pour faire des avalanches et je veux voir ça.

Une fois en haut, pop découpe une partie de la neige en marchant et me dit que ce morceau de neige sur lequel je suis va partir. Je suis sceptique. Il me dit que je peux rester là si je veux partir avec. Je répond avec défiance, vas-y donc! Ce qu'il fait. Et un gros morceau de neige solide sur lequel je suis commence à accélérer vers l'arrière. Je me met à courir vers le haut un peu plus vite que la vitesse de la grande dalle, me retrouvant sur la neige plus folle de dessous, plus stable. Je vois plus bas l'effet d'entrainement sur un gros pan de la montagne. Des tonnes de neige dévalent la pente abrupte pour finir dans la vallée.

Lambeau 3 Shred 3

Je vois grand-popa qui arbore un sourire et semble de bonne humeur. Je lui demande donc ce qu'il pense de l'avoine. Il répond fort d'un air des plus outragé: «C'est bon pour les cochons!»
J'insiste: «Mais ils font de l'avoine spécialement pour le monde. Pourquoi y feraient ça si c'est pas bon?»
Il répond non moins outragé: «C'est du manger pour les cochons! Ça devrait être interdit pour le monde. Y ont sorti ça pour faire de l'argent et vendre l'avoine plus cher! Des bandits!»

L'avoine est retirée de mon menu et mes problèmes de douleurs et saignements se résolvent.

Lambeau 4 Shred 4

«Tu voulais t'en aller et on a discuté. Il y a peut-être une place pour toi avec des anglais.» dit mom.
«Si c'est des bons, ok. Y vont pas essayer de me tuer?»
«Non, sont fins eux autres.»
Y sont pas comme vos deux, pensai-je, quand même un peu inquiet.

Lambeau 5 Shred 5

Dans la maison des anglais, je ne comprend pas grand chose, mais horreur, on y sert de l'avoine le matin. Et pas de bonne qualité! J'ai beau protester, refuser d'en manger, plaider, supplier, rien à faire. J'essaye par tous les moyens de ne pas en manger ou le moins possible. Je vide mon bol dans mes poches pendant qu'ils ne regardent pas. Ça mouille mes pantalons et c'est dur de vider mes poches dans les toilettes ou dehors. Je trouve un sac de plastique dans les poubelles et m'en sert pour garder l'avoine humide dans mes poches. Ça marche pour un bout de temps. Je donne aussi de mon avoine aux autres enfants. J'en donne au chien. Ils finissent toujours par découvrir mes trucs et je dois manger tout mon bol par la suite. Après plusieurs jours, peut-être des semaines, je commence à avoir des douleurs impossibles et finalement des saignements. Je n'en peux plus mais trop gêné pour leur dire pourquoi. Je décide que je ne peux plus habiter là et un soir je décide que le lendemain sera le jour de mon départ, probablement un jour de fin de semaine.

Lambeau 6 Shred 6

Je me lève tôt et je sors de la maison avec rien que mon habit de ski-doo et la clé de la maison dans une poche, au cas où je change d'idée. Je marche le long du chemin. Un grand gars me suit. Je ralentis, il ralentis. Je marche plus vite, il marche plus vite. Après un bout de temps je lui demande ce qu'il veut. Il dit que j'ai une clé et vu que je n'en aurai pas besoin, s'il peut l'avoir. Comment ça, il sait ça? et pourquoi il veut la clé? Il dit qu'il sait et lui va se servir de la clé. Bon, ben, ne voyant pas pourquoi refuser, je lui donne et il disparait plutôt vite. J'y repense et trouve ça bizarre mais sans clé, c'est décidé, je ne peux plus retourner.
En chemin, quelqu'un s'arrête pour m'amener à la route principale.
Tiens, dans cette direction, c'est les montagnes. La journée est superbement ensoleillée, il est très tôt et je me demande si j'aurais le temps de faire une avalanche avant de me trouver un autre endroit pour rester. Ben ça tombe bien, un mec que j'avais déjà vu s'arrête pour m'amener vers la montagne.
Coup de pot encore une fois sur le chemin de motoneige, un mec m'amène directement au pied de la montagne connue. Je monte la montagne sans trop caler malgré ma plus grande taille.

Lambeau 7 Shred 7

En haut, la neige est pas mal solide. Je découpe un bout de grande dalle. Avant de terminer, grand fracas, tout s'écroule et je me retrouve dans l'avalanche. Je nage du mieux que je peux vers le haut en déboulant. Je reçois des tapes derrière la tête. C'est une grosse dalle épaisse qui flotte au-dessus et cherche à me passer. Je grimpe dessus et dois me mettre en boule pour atterrir dessus à cette vitesse. Je me plante les bras dans la neige dure mais facile à pénétrer de la dalle. Je pense à aller voir vers le bord pour voir où on s'en va comme ça. Surtout, la peur de frapper des rochers me prend. J'arrive au bord, avec mes lunettes perdues et la poussière de neige, je vois mal loin. Mais je vois qu'on se dirige vers un bout sombre qui pourrait être des arbres ou des rochers. La vitesse est incroyable maintenant et c'est presque de la chute libre. Ma dalle flotte au-dessus de l'avalanche comme un tapis magique. Je pense que la dalle pourrait peut-être même voler au-dessus de l'obstacle. Je me lève la tête un peu tout en gardant les bras bien ancrés. Je suis au milieu du bord d'attaque de la dalle. Une dalle assez épaisse que mes mains ne se rendent pas de l'autre côté. Ma tête offre une résistence et la dalle commence à s'élever. Les vibrations disparaissent, ça vole. J'essaie d'ajuster ma tête et ma hauteur au dessus du bord d'attaque pour garder la dalle en vol équilibré. L'endroit sombre approche à droite et on passe juste au-dessus, la parti droite de la dalle aurait touché sinon. On dépasse l'avalanche, retardée par l'endroit sombre. La pente de la montagne augmente et je vois que ma trajectoire de vol m'amènerait haut au-dessus de la vallée et vers un écrasement inévitable. Je descend donc la tête pour faire un piqué. La dalle obéit et fait un piqué mais trop prononcé, presque vertical, et me lance vers l'avant. Je tiens bien mes bras dans la dalle et reste accroché. Celle-ci fait une oscillation trop piqué à pas assez deux fois mais de moins en moins et finit par se stabiliser presque parallèle à la pente. La dalle se dépose doucement comme un atterrissage parfait à grande vitesse sur la pente très abrupte. On fait ensuite un très long plané au-dessus de la neige jusqu'au milieu de la vallée en ralentissant progressivement. Fiou!
Je descend de la dalle et me tient debout devant son bord d'attaque. Le bord s'est arrondi comme une aile. Je tape du pied et remarque la neige très facile à creuser. Je joue des pieds et ça fait un trou très facilement. Le soleil est fort et j'ai chaud un peu. Mais je n'ai plus de temps, j'entend un grondement, je tourne la tête rapidement et je vois l'avalanche qui arrive vers moi à très grande vitesse. Impossible de l'éviter! Je me précipite par terre juste avant que l'avalanche frappe. La dalle me protège du choc mais se fait éroder. Des mottons me frappent le derrière de la tête et je pense à me creuser un trou, je cale dans la neige légère et sous la dalle. Là, je suis en sécurité jusqu'à ce que l'avalanche s'arrête. J'essaye de remonter mais plus je bouge, plus je cale sous la dalle. Je suis pratiquement debout sous la dalle maintenant, comme dans un antre. Le toit est assez transparent pour laisser entrer beaucoup de lumière. Je fais le point. Je suis en bon état, rien de cassé, seulement perdu mes lunettes au début de l'avalanche. Je commence à essayer de remonter mais un bruit me fait hésiter. Une autre avalanche recouvre mon antre et ça s'assombrit. Bon, pas de problème, mon antre est la parfaite protection. Je procède vers un côté pour remonter. Autre vibration et cette fois deux avalanches provenant d'autres montagnes, car à angles droits, recouvrent les précédentes. Mon antre devient très sombre. Oh, ça va prendre du temps pour sortir! Avant de pouvoir grimper, je sens et entend une autre vibration moins forte qui ne semble pas assombrir beaucoup plus mon trou. Encore une avalanche, plus loin peut-être.
J'ai beau essayer de monter, je cale. La neige légère s'aplatit ou fuit sous mes pas et je me retrouve de plus en plus bas. Puis soudain, je sens un courant d'air. Tout cale. Mon toit et toute la neige, sous le poids des avalanches s'aplatit. Je crois que c'est comme Batman, pris dans une trappe mortelle, pour l'écraser. Mais le courant d'air vient de l'air accumulée dans la neige qui se dirige de deux côtés vers mon antre. Mes oreilles me font mal comme en avion, mais encore plus! La pression augmente rapidement et je dois avaler à toutes les secondes. Je prend de la neige pour aider. J'ai de la difficulté à avaler assez vite pour éviter les maux d'oreilles. Mon oreille droite débloque moins bien et fait plus mal. À mesure que l'air arrive, ça réchauffe. Je commence même à suer. La neige commence à fondre. La neige fond autour de moi! La bulle dans laquelle je suis s'agrandit par la neige qui fond. Je suis trop petit pour toucher ma dalle-plafond. Je commence à trouver ça drôle. Impressionnantes forces en jeu. Mon plancher finit par cesser de descendre. Mon plafond tient. Je sens encore un courant d'air d'un côté et sens que tout ce côté s'écrase de plus en plus. Je dois avaler sans cesse. On dirait que mon plafond devient de plus en plus éclairé. Une lueur féérique. Je vais vers un côté plus solide, un mur, et la neige y est fondante et collante. Je monte sans difficulté et je rigole. Je rigole car je peut sortir facilement avec la neige fondante. Je pourrais même habiter là, avec cette température et toute cette eau de neige. Je commence à creuser dans le plafond croyant que je sortirais en moins de deux. J'ai chaud, tout est brillant, presque aveuglant et je sens une fatigue. Une envie de dormir. En rigolant, je redescend sur le plancher pour faire une petite pause dans un état euphorique. Je m'endors tout de suite avec une grosse fatigue et dans un étrange plaisir.

Lambeau 8 Shred 8

C'est le noir total, couché sur le dos, où suis-je? J'ai un frisson. J'essaye de me lever mais je suis collé au sol. Ah oui, l'avalanche, la chaleur, le noir et le blanc. Maudit, j'me suis endormi trop longtemps! J'essaye plus fort de me lever mais pas trop fort au cas où ça déchirerait mon habit de ski-doo. Après deux ou trois coup ça se dégage. Je m'assois. Le noir est total. C'est sûrement la nuit. J'ai dû dormir au moins huit heures. Je tâte autour et la glace n'est pas très froide mais c'est glacé tout autour. Debout, je ne parviens pas à toucher le plafond. Il y a une petite pente dans le plancher qui mène où j'ai dormi. Je me sens malade, mal au ventre. Une diarrhée. J'enlève mon manteau et dézippe mon long pantalon, enlève les bretelles et me place dans un coin bas pour laisser sortir ça. Grosse douleur mais pas beaucoup sort. Dans le noir, je m'essuie avec ma main et une bretelle tombe où j'ai fait. Merde! Je m'essuie la main sur la paroi et la bretelle autant que je peux. Grosse puanteur. Je recouvre le coin de neige comme je peux dans le noir total. J'imagine ma bretelle pleine de merde mais elle semble sèche au toucher. Je me rhabille. Ne pouvant pas faire grand chose dans le noir, je choisis de me reposer assis dans un coin plus haut. Je me rendors sans trop de difficultés.

Lambeau 9 Shred 9

Je me réveille. C'est sombre mais je vois. D'après l'éclairage, le soleil brille fort, la glace a comme une luminositée au plafond et sur les murs, diminuant vers le bas. Je peux faire trois pas au moins dans toutes les directions. Il fait assez chaud avec mon habit d'hiver. J'ai un peu soif. Les murs semblent brillants d'humidité. De coups de poing, je dégage de la glace pour en sucer. Dès que j'ai fait ça, je sens un courant d'air faible émanant du trou. J'ai fait une brèche dans une couche de glace de 1 cm environ et derrière ce n'est que neige légère et facile à déplacer.
Je crois que c'est l'après-midi. Je fais des trous dans un mur plus solide pour faire comme des marches que je puisse atteindre le plafond pour creuser une sortie. Je touche le plafond. Il est dur comme du roc. Je ne vois pas comment je peux sortir directement. Sur pied sur le plancher, j'analyse la situation. Je pourrais peut-être sortir en creusant un tunnel dans une direction, puis monter où c'est plus mou. Deux des murs sont fragiles et ce serait facile de faire de la distance horizontale. J'entame le mur le plus facile. J'entend un craquement, puis le trou produit un courant d'air de plus en plus fort. Je commence à avoir mal aux oreilles encore. Non, je ne veux pas encore ça. Je bouche le trou du mieux que je peux mais rien à faire. J'entend tout ce côté de la neige au loin s'écraser, et le souffle qui augmente. La température augmente encore et je dois avaler vite pour éviter les maux d'oreilles encore. Je deviens meilleur à avaler. Avaler ma salive marche aussi, pas besoin de boire.
Les murs fondent comme hier. Après un temps, le trou du mur semble se tanner de souffler de l'air. Lentement, le souffle diminue. Je me sens fort et j'en profite pour monter vers le plafond et le marteler de mon poing. J'en fait tomber des gros morceaux. Derrière, plus haut, glace dure. Je pousse la glace tombée au sol pour me faire comme un tabouret et me monter plus haut. Debout dessus, je ne touche pas le plafond quand même. Je retourne au mur-échelle et travaille plus lentement à creuser dans le plafond. Ça va assez bien. Je monte d'un mètre je crois. J'ai chaud. Tout est encore très éclairé soudainement, et je commence à fatiguer. Je décide de prendre un repos.

Lambeau 10 Shred 10

Je me réveille encore dans le noir total. Bon, je n'ai pas froid au moins. Je bouge un peu pour me dégourdir et m'installe plus comfortablement. Je m'installe pour dormir assis. C'est plus sûr et moins froid. Je met de la neige pour faire une forme plus comfortable pour le derrière et les jambes.

Lambeau 11 Shred 11

Jour trois je crois. Brillant soleil dehors, certainement. Toujours aussi sombre ici. Mais je vois bien quand même. Toujours les murs luisants d'humidité. Le trou vers le haut, dans le plafond, qui me semblait de un mètre a l'air d'être trois fois moins profond. Les trous sur les murs sont tous aussi plus gros, moins creux et arrondis. Par contre, mon antre semble avoir agrandie. Mon tabouret n'est pas haut du tout. Tout semble avoir été arrosé pendant mon sommeil. Un glace plus épaisse couvre tout. J'essaye de monter le mur-échelle mais mes pieds n'entrent plus. Je dois tenir sur le bout des pieds. Je donne des coups de pieds pour creuser les trous. Aïe! Dur! Je me sens épuisé déjà et essouflé. Tout a fondu. Un glace épaisse recouvre tout et je manque d'oxygène. Le trou si facile à creuser l'autre jour est dur comme un bloc de glace. Je trouve un pan pas touché qui semble moins dur. Des coups de poings ne percent pas. Je me retourne pour donner des coups de coudes solides... et ça casse. J'agrandis le trou et touche de la neige. Ouf! Je sens un leger souffle au visage et respire l'air venant du trou. Je me sens déjà mieux. J'entend encore des craquements comme la neige qui s'écrase au-delà du mur et qui me procure cet air. Bon, si je peux faire ça tous les jours, ça peut aller. Après un temps, je bouche le trou avec de la glace pour économiser ma réserve d'air.
J'essaye de creuser au plafond et tous les côtés. Glace solide. Je m'épuise vite et souffre de la faim un peu. Je crois avoir passé le gros de mon temps à creuser au plafond. Ça va très lentement. Chaque fois que de la glace tombe, encore de la glace derrière et plus dur de monter plus haut pour creuser plus. La glace est glissante. Le jour tombe et je me prépare un coin encore plus comfortable pour dormir.

Lambeau 12 Shred 12

Jour quatre je crois. Je fais comme jour trois mais tout semble plus dur. Un nouveau trou d'air à côté des autres donne encore mais moins et je ne le bouche plus, il est presque vide. je n'ai rien de métallique, de bois, ou assez solide pour creuser sans me faire mal. Je pense à la clé. J'aurais donc dû garder ma clé. J'aurais pu creuser mieux dans la glace. La seule partie de métal sur moi sont les attaches des sangles de mes bottes de caoutchouc. J'essaye pour voir. Non, le métal est trop mou, petit et me fait mal aux mains. Je remet ma botte au pied. Crif, mes bottes n'ont pas de talons assez solide! Je suis foutu. Il ne me reste plus qu'à rester en vie le plus longtemps possible. Le soleil va tout fondre, c'est le printemps bientôt. En attendant, il faut avoir de l'eau et essayer de creuser quand même pour de l'air. Je commence à entamer le mur d'air avec mes dents, sans grand succès sauf pour boire.

Lambeau 13 Shred 13

Jour x, je ne sais plus le compte. Est-ce la nuit ou le jour? Je vois clairement malgré que ce soit très sombre mais dans le noir tout le temps, je me demande si mes yeux voient dans le noir maintenant. J'ai des douleurs dans la poitrine. Tout est glace. Impossible de la casser. Mes deux coudes me font mal. J'en suis à gruger un mur avec les dents.

Lambeau 14 Shred 14

Il me semble que je suis pris dans cette prison de glace depuis des semaines. Ça me semble impossible. C'est sombre chaque fois que je me réveille. Il n'y a plus de jours. Ou les jours sont tous très sombres. Je m'essouffle très vite. On dirais que mes poumons rapetissent. Je n'arrive pas à respirer beaucoup à la fois. Il y a quelque chose qui ne va pas. Je respire à peine et avec peine. J'étouffe. Je sens que je vais tousser. Blurp! J'ai toussé de l'eau! Je respire mieux d'un coup. Je me penche le corps la tête en bas du côté gauche et laisse sortir encore plus d'eau de mes poumons. Pouah! Pouah! Ça fait pas mal d'eau de perdu! Je fais des efforts pour gruger la paroi au moins pour boire de l'eau et ne pas mourir de soif. Je deviens plus conscient de mes poumons.

Lambeau 15 Shred 15

Toujours aussi sombre. Une autre période de réveil. Impossible de savoir jour ou nuit. Il me semble être la nuit tous les jours. Je ne peux plus m'étendre sur le dos. Pour pouvoir respirer, j'ai remarqué que je pouvais me pencher sur le côté gauche de temps à autre pour vider mon poumon droit dans le poumon gauche et ne pas avoir à vider mes poumons de l'eau qui s'accumule. En les vidant, ils semblent se remplir plus vite alors que si j'endure l'eau dedans, ils se remplissent de moins en moins vite. Je tousse l'eau que lorsque je perd le contrôle. Je me met la tête en bas que pour vider un peu, assez pour respirer. Je pense aussi que moins je respire, plus l'air va durer longtemps. Les parois sont toutes de glace épaisse mais laissent peut-être passer assez d'oxygène, lentement, pour me suffire. Je gruge quand même pour boire un peu. J'essaye de boire l'eau de poumon aussi pour la valeur (nutritionelle) qu'elle a dans le corps.

Lambeau 16 Shred 16

Jour ensoleillé. Très. Très clair dans l'antre. J'essaye de me lever mais non, trop dur. Je suis assis dans mon coin, le corps un peu penché à gauche, dans ma positions de sommeil. J'espère que le soleil va fondre la glace et rendre ma sortie possible. Mais je suis épuisé et je décide de me reposer avant de me lever. Je m'assoupis, assis, comme d'habitude.
Je me réveille avec des bruits. J'entend des choses. Je crois entendre des choses. Je rêve peut-être. Non, je sens mes poumons pleins presque, je suis épuisé, je ne rêve certainement pas ça. Je me lève lentement. J'écoute. Moteur. Des voix. Un chien aboie! Je suis sauvé peut-être! Un chien! S'ils écoutent le chien, je suis sauvé. Debout, je vide mes poumons d'assez d'eau et j'entreprend de faire mon vieux truc du cri ultrason. Je crie d'un haut ton, montant au point de ne plus rien entendre: aaaaaïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïï..........................! Le chien réagit! C'est bon! Il jappe frénétiquement et s'approche. Je fais un autre cri moins fort et prononcé alors qu'il est proche. J'entend le chien aboyer frénétiquement juste au-dessus de moi. Super! Si les mecs ne me trouvent pas, ils sont débiles. Épuisé encore, je retourne dans mon coin assis. Et puis, je ne veux pas mourir écrasé par les mecs qui font écrouler mon plafond en marchant sur mon toit.
J'attend et j'écoute. Le chien jappe et semble très excité. Le brave chien! Ils semblent s'approcher lentement. Ils s'approchent, ils s'arrêtent et font des bruits. Ils s'approchent encore, s'arrêtent, font des bruits, parlent. Mais pourquoi ne vont ils pas au chien? Qu'est-ce qu'ils font donc?
Ils finissent par arriver et marcher au-dessus de moi, directement au-dessus du milieu de mon plafond (i.e. le toit), où le chien aboie sans fatiguer. J'entend un bruit de creusement, ou plutôt des coups. Soudain, mon plafond est percé et une longue tige tombe jusqu'au plancher. Je me sens immédiatement mieux, quoique toujours fatigué. Le chien aboie de plus belle. Les mecs parlent. Vont ils creuser? Vont-ils tomber dans mon antre? Je ne bouge pas d'un poil et écoute. Ils s'en vont! Ils continuent leur manège plus loin. Je fais un effort pour me lever. Je vais vers la tige. Je prend la tige et je la monte et la descend plusieurs fois. Le chien aboie de plus belle, quelle belle bête! Et j'entend des cris. Ils ont bien vu. Je retourne assis dans mon coin à attendre. Ils se précipitent et creusent et mon plafond cède, évidemment. Je me retrouve couvert de glace et de neige dans mon coin alors qu'ils creusent au milieu. Je les laisse faire quelques minutes, le temps de voir ce qu'ils font. Ils creusent tellement fortement que j'ai un peu peur de me faire blesser.
Ils se fatiguent un peu et là je crie: «ici, je suis ici!»
Ils changent de place et creusent où je suis, pratiquement sur moi et me recouvrent de neige au début. Leur creusage tasse de la neige autour de moi.
«Attention, ma face!» que je m'exclame, contrarié.
Il semble y avoir au moins un français qui traduit. Une pelle me gratte la face sans faire de mal. Ils me sortent enfin. Ils ont l'air particulièrement content de me voir pour des anglais. Enfin, la plupart en tout cas. On me dit qu'ils avaient préparé une équipe pour récupérer un corps et sont bien content de revenir avec un vivant. Il se trouve que quelqu'un avait été témoin de ma chute dans l'avalanche et m'avait même vu me mettre par terre juste avant que l'avalanche ne me couvre, plusieurs jours plus tôt.

Lambeau 17 Shred 17

Toujours épuisé mais beaucoup mieux avec toute cette oxygène, on marche. Je marche avec de l'aide. Ils me disent d'attendre et arrivent avec un brancard. Sur le brancard, je reste assis car mes poumons ont eu le temps de se remplir. Mais un des mecs, assez jeune, me pousse sur le dos. Ça m'empêche de respirer complètement. Je lui donne un coup pour qu'il me laisse m'assoir. Il se plaint. Tous s'arrêtent. Je regarde le mec dans les yeux et je ne peux m'empêcher de tousser un bon jet d'eau de poumon qui lui arrive en plein dans la figure. Pouah!
- Quoi, tu craches sur ton aide quoi?
- Non, c'est mes poumons qui sont pleins d'eau et j'ai toussé.
- Oh! Reste assis, bouge pas. Si t'es mieux assis, reste comme ça. (Aux autres:) Pas encore sorti du bois, faut se grouiller. Les poumons plein d'eau, ça pourrait être grave!
Et ils se grouillent effectivement.

Épilogue Afterword

Voilà. Je ne me souviens pas tellement du séjour à l'hôpital en ce moment, mais des souvenirs peuvent remonter à la surface n'importe quand. Je dois remercier mes sauveteurs malgré avoir pensé m'en sortir moi-même éventuellement. Mais rien n'est moins sûr car j'étais bien pris et n'aurais peut-être pas sorti ce jour là. Sans oxygène et à bout de force, qui sait combien de jours il me restait à rester conscient?

Si quelqu'un se rappelle de quelque chose et pourrait me dire vers quelle date et année cette aventure s'est passée, ce serait bien utile et apprécié. Je dirais que c'est arrivé fin des années 60. Je crois avoir reconnu le mec qui a reçu mon eau de poumon. Il aurait été impliqué dans l'équipe locale de recherche et sauvetage de Golden jusqu'à assez récemment. Peut-être y a-t-il eu un article de journal sur cette histoire?

Premier jet mi-avril, corrections et petits ajouts fin avril 2018 © Serge Lamarche

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