Lambeaux de mémoire Shreds of memory

M pour... meurtre M for... murder

Préface Foreword

Noël 2013 s'en vient. Comme cadeau cette année, j'ai reçu un indice qui a déclenché une série de retours de mémoire. Cet indice était en fait une accusation. Le fait de me sentir accusé de quelque chose dont on m'avait déjà accusé a aidé ces rappels. Nous savons que les souvenirs sont plus forts lorsqu'ils ont une composante émotionelle forte. C'est pareil pour les souvenirs refoulés. Dans le cas présent, j'ai des souvenirs normaux de la suite d'événements (textes plus lisibles). Alors, tout n'était pas refoulé et même peut-être rien n'était refoulé, seulement que je n'avais jamais eu de raison d'y penser puisque sans rapport avec ma vie actuelle. En retrouvant ces souvenirs par contre, je me rend compte que plusieurs personnes ont peut-être fait allusion à cet événement aux cours des ans, mais n'avaient pas éveillé de soupçon ni mémoire de ma part. Il s'agit sans aucun doute d'un meurtre prémédité, dont on m'a impliqué malgré moi. Une suite d'événements improbables qui se termine mal. Il faut noter que je n'ai jamais cru à la mort de cette personne. Pour moi enfant, la fin de cette histoire n'avait aucun sens.

Il y a au moins un autre meurtre et même un assassinat en bonne et dûe forme à écrire à cette date. Sans compter les cas où je suis la victime, bien sûr.

Mise en scène: On habite sur la rue principale. La maison voisine du côté est est semblable à la nôtre, un cube de deux étages au devant plat (sauf la nôtre qui avait des galleries à l'avant) et deux grandes galleries à l'arrière. Un petit escalier de trois marches pour la gallerie du bas et un long escalier droit descend des galleries du haut. Ces maisons sont assez vieilles que le bois des galleries était gris sans peinture. Les longs escaliers donnent sur de grandes cours arrières un peu à l'abandon.

to come.

Lambeau 1 Shred 1

Un jour chaud d'été, je vois une très jolie «grande»* blonde assise sur la gallerie du haut. Je m'arrête pour la regarder et lui envoie la main. Elle y répond et sourit. J'en suis tout pompé. Je rentrait à la maison.

En rentrant, mon père remarque:
- Tu t'es fait un ami aujourd'hui?
- Moi? Non.
- Ben oui voyons, t'as l'air tout content.
- J'ai toujours l'air content.
- Plus que d'habitude.
- Non, pas d'ami.
- T'as pas vu la nouvelle voisine?
- Ah, la fille d'à côté. Oui, oui.
- Est belle non?
- Oh wow, oui. La plus belle du bloc.
- C't'une idiote! — ma mère interjecte.
- Bon, on est mieux d'arrêter d'en parler, ta mère va être jalouse! — dit mon père.
- Euh? Okay d'abord.

Lambeau 2 Shred 2

Un autre jour, je reviens après une escapade habituelle, mais un peu trop tôt. Personne à la maison. Je fais un tour dehors et je vois la fille sur la gallerie. Il y a d'autres enfants aux alentours. On me dit qu'il ne faut pas la voir. Ca m'intrigue, naturellement. Je fait comme d'habitude, je teste cette affirmation:
- Allo!
- Allo! — elle répond.
- T'as l'air correct toi. — elle renchérit.
- Elle est dangereuse... — une fillette pas loin me chuchotte.
- C'est-tu vrai que tu es dangereuse? Quelcun m'a dit ca. — je lui sert.
- Moi? Non. — du balcon.
- Si je vais voir chez toi, qu'est-ce qui va m'arriver?
- Rien de mal.
- J'peux-tu monter tout de suite?
- Oui, tu peux monter toi.
Je m'engage dans l'escalier, sans trop d'hésitation, puis j'entend la fille derrière s'exclamer «Serge monte, moi j'm'en vas.» et puis tous les autres enfants partir. J'hésite un peu, puis la curiosité l'emporte. Je ne crois pas qu'il puisse m'arriver quelque chose de pire qu'il ne m'est pas déjà arrivé avec mes parents. Au contraire, je sens une exhaltation peu commune...
- On a une belle vue du soleil couchant ici, hein? — dis-je. Je la trouve un peu moins belle de proche, mais quand même. *
- Oui... veux-tu voir mon chez moi?
- Ben oui, pourquoi pas? — de dos, quelle beauté quand même!
- Regarde, ca c'est mes affaires — elle me montre des bibelots/jouets qui me semblent enfantins sur un meuble dans le couloir. On continue.
- Ici c'est ma chambre, ici la cuisine, le salon, la fenêtre devant.
J'écoute en la suivant. Je regarde par la fenêtre et trouve bizarre le manque de balcon. Quand on regarde par la fenêtre, on peut voir directement le sol. Je trouve ca inquiétant, et lui demande:
- C'pas épeurant pour toi de voir le sol directement d'ici?
- Non, pourquoi?
- J'aurais peur de tomber en regardant. Ca me fait peur.
On revient sur nos pas et elle me montre sa chambre. Le lit me semble grand et confortable et elle se jette dessus.
- Qu'est-ce que tu veux que je fasse? — elle demande, enjouée.
- Quoi? Qu'est-ce qu'y a à faire dans une chambre?
- Tu sais pas?
- Ben, on dors et c'est plate.
- Ben non, veux-tu me voir toute nue? — toujours d'un ton plaisant.
- !!! Euh, okay mais faut fermer la porte. Je vais attendre dehors.
- Fermer la porte? Okay mais tu verras rien.
- On verra bien.
J'ai un mauvais pressentiment qui ne me lâchera pas du reste de cette rencontre. J'écoute sans faire de bruit pour voir si elle le fait. Je me sens incomfortable et me dirige sans bruit vers la sortie. Mais la voilà déjà qui me lance:
- J'suis toute nue! Tu peux venir voir!
Je reviens devant sa porte sans bruit et dit:
- Oui, c'est vrai. J'te vois.
- Tu m'vois? Mais la porte est fermée.
- J'peux voir au travers des portes. La preuve, c'est vrai que t'es tout-nu. J'te vois.
- Tu rigoles?
- Non, pourquoi? Tu m'entends rire toi?
- Ben non, manière de parler.
- J'ai pas de manière de parler. Pas besoin d'ouvrir la porte, j't'ai vue. Je peux-tu m'en aller?
- Ben oui, tu peux. — cette fois d'un air contrarié.
Je m'en vais et me sens de mieux en mieux en m'approchant de la sortie. La porte extérieure s'ouvre (ouf!). Je la referme doucement derrière moi et je descend le long escalier le plus doucement possible, pour ne pas la déranger. J'ai aussi l'impression d'invisibilité si je ne fais pas de bruit. Ou de passer inaperçu.

Lambeau 3 Shred 3

Beaucoup plus tard:
- Fais attention, la voisine t'aime. — dit mon père.
- Qui ca?
- Tu le sais! La belle voisine blonde!
- Ah bon. — ben quoi encore, drôle d'avertissement.
- Mom est jalouse. Faut pas lui parler de rien avec elle.
- Jalouse de quoi? Comment ca?
- T'as pas besoin de comprendre! Fais juste pas lui en parler. Dis-y rien!
- Oh bon. Si j'ai pas le choix. — quelle emmerde encore...

Lambeau 4 Shred 4

Beaucoup, beaucoup plus tard. Peut-être l'année suivante.
En revenant à la maison, je vois sur le balcon de la maison voisine une fille qui ressemble un peu à la belle blonde mais trop grosse. Je m'arrête et lui demande:
- Allo, y avait une belle fille qui restait là. Sais-tu où elle est? Est partie? Déménagée?
- Allo, quelle belle blonde?
- La fille qui restait là.
- Je reste là depuis [blanc de mémoire].
- Quoi?! Non! Qu'est-ce que t'as fait de la belle fille qui restait là?
- Mais c'est moi!
- Quoi? Comment, mais ca se peut pas. La fille était ben plus belle.
- C'est de moi que tu parles!
- Mais tu y ressembles pas du tout! — Je n'en crois rien.
- Dis-le donc à ta mère...
- Quoi?
- Ca, ce que tu viens de me dire.
A la maison, je raconte ca à mom et comme réponse, un rire.

Lambeau 5 Shred 5

Une discussion entre moi, mom et pop à savoir si j'ai vu la belle blonde tout-nu. Je ne sais plus quoi dire pour éviter les problèmes (pour elle et moi). Je finis par dire que la belle fille a disparu, alors qu'est-ce que ca peut ben faire si je l'ai vue tout-nu ou pas? La voisine là, c'est pas elle que j'ai vu dans son chez-eux!

Lambeau 6 Shred 6

Un jour, un mec qui me semble être mon père, ou ressemble beaucoup, m'accroche et sur la cours du devant de la maison de la voisine me pose des questions très étranges:
- Faut que tu choisisses une manière de mourir.
- Qui? Moi? Je veux pas que le monde meure.
- Y a quelcun qui doit mourir, faut que tu choisisses.
- Pas moi?
- Non, quelcun que tu connais.
- Mais je connais personne que je veux mourir.
- Faut que tu choisisses.
- Bon, ben c'est quoi les choix d'abord — peut-être que je peux comprendre après ca.
- Faut choisir entre: par balles, par feu, ou par la marde.
Ben quin. J'ai vu des morts par balles, j'ai vu des morts par le feu, mais je ne vois pas comment on peut mourir par la marde...
- Les balles, le feu ou la marde????? La vrai marde. Tu dis la marde comme les animaux font?
- Oui, oui. Les balles, le feu ou la marde. Alors tu choisis? J'ai pas le temps de niaiser.
- Bon ben, la marde d'abord. — ca se peut pas, un grand qui me demande ca? J'hallucine.
- T'es-tu sûr?
- Ben, je vois quoi d'autre choisir. C'est le meilleur choix.
- Okay, d'abord. La marde. Bouge pas. Attends ici quinze minutes après que je suis parti.

Après avoir attendu les longues quinze minutes dans le temps frais et venteux, je rentre à la maison qui est littérallement à deux pas. J'y vois mon père:
- As-tu vu le mec sur la cour du voisin? Il est passé devant. — que je lui lance.
- Non qui?
- T'as rien vu? Un gars qui te ressemble! T'as pas vu?
- Non, on a rien vu. Mom? T'as vu quelcun qui est passé devant?
- Non, il n'y a personne qui est passé devant voyons — mom répond, sortant de l'arrière.
- Ah bon, j'ai rêvé ca?
- Qu'est-ce que t'as rêvé donc? — dit pop.
- Un gars qui te ressemble comme deux gouttes d'eau qui m'a demandé des questions bizarres. Y voulais pas me lâcher. Y m'a dit d'attendre quinze minutes avant de partir.
- Ben voyons donc, des affaires de même, ca se peut pas. T'as rêvé. — rétorque mom avec un sourir bienveillant.
- T'étais en arrière, toi. T'as rien vu, pop?
- T'as rêvé, c'est sûr. — interjecte ma mère.
- Ecoute-le donc un peu. Répète-donc l'histoire. — dit pop.
- C'est comme j'ai dit. Un grand qui me demande des questions bizarres juste là sur le gazon devant la maison à côté.
- Ben pourquoi t'es pas parti?
- Y me tenait par le bras.
- Pis après, y te dis de rester là quinze minutes pis tu restes là?
- Ben quoi? Je voulais pas me faire tuer le prochain coup.
- T'as des problèmes mon p'tit gars. T'es mieux de pas reparler de ca.
Beuh, encore des problèmes bizarres pour moi....

Lambeau 7 Shred 7

Discussion entre mes parents au sujet de la maison voisine. Une vieille maison que personne ne loue, sauf la voisine. Quelcun veut la démolir. Pas sécuritaire, il paraît. Mais elle est pareille à notre maison. je renchéri. Belle vue du balcon en arrière.
- Comment ca une belle vue? Tu sais ca comment toi? — reprend mom.
- Ben quoi, j'ai monté une fois pis la vue était belle.
- Aaaah, c'est pour ca que tu dis que la fille est belle.
- Ben non, la fille était belle et la vue aussi. La belle fille est p'us là. J'te l'ai dit l'autre fois.
- Quelle autre fois?
- Ben oui la fois que j't'ai dit que la belle fille était partie pis c't'une autre fille qui reste là à c't'heure. Une autre blonde.
- Ah oui, pis comment ca que tu sais que la vue était belle pis qu'elle était belle?
Pop prend des airs bizarres.
- Ben, on a rien qu'à regarder pour voir.
- Quoi? Comment ca que tu montes là. T'as pas d'affaire là.
- Ben quoi, elle était fine la belle et m'avais demandé de monter.
- Pis toué t'as monté?
- Ben... oui. La belle fille est partie là, j'suis pas retourné.
- Pis quoi d'autre? — me scrutant d'un air insistant.
- A m'a faite visiter son chez eux. J'ai vu de l'autre bord.
- L'autre bord, quel autre bord?
- L'autre bord de son chez eux. On voit la rue principale par la fenêtre.
- Arrête-donc de le fatiguer avec ca — dit pop.
- Attend un peu, y a quelque chose qu'y dit pas. — réplique-t-elle.
- A l'est partie la belle fille, qu'est-ce que ca peut ben faire?
- Ben dit donc le reste d'abord, si ca fait rien?
- Ben... bon... okay... j'l'ai vue tout-nu peut-être.
- Quoi!!! Tu l'as vue tout-nu dans son chez eux?
Oh ho, c'était une mauvaise idée de dire ca. Je suis fait comme un rat.
- Euh ben oui mais au travers de la porte. Pas pour vrai. A disait qu'elle était tout-nu de l'aut'e bord.
- Qu'est-ce qu'a faisait tout-nu là?
- J'sais pas. C'tait sa chambre. A l'a le droit d'être tout-nu dans sa chambre.
- Pis après?
- Après j'suis parti. J'ai eu peur pis s'suis jamais retourné. La belle fille fine est partie là. C't'une autre à c't'heure. Blonde aussi, mais pas belle. Pas ben ben fine non plus.
- Oh ben ca par exemple. J'en reviens pas.....
Ouf, ca s'arrête là on dirait. J'ai eu chaud. Un peu plus tard, mon père me parle à part:
- J't'avais dit de rien dire! — dit-il me serrant le bras trop fort et me secouant un peu.
- Mais j'ai rien dit sur la belle fille qui est partie. Mom sait pas où a l'est partie celle là. A l'a pas de danger.
- C'est elle, idiot!
- Qui elle?
- La grosse blonde! C'est elle la belle fille.
- Ben non, est pas belle elle. Ca peut pas être la belle fille si a'l'est pas belle! Idiot toi-même! Lâche-moi!
- C'est elle, j'te dis! C'est la même, a'l'est p'us belle à c't'heure. Elle est juste plus grosse.
- Hein? Quoi? La belle fille pis fine en plus se serait transformée en grosse laite pas fine?
- C'est ca, elle a changé.
- Ca se peut pas! C't'impossible de changer de même!
- Ca fait rien! Parles en p'us!!
- Okay, j'en parle p'us d'abord. Lâche-moi à c't'heure.
- T'est mieux! — et il me lâche enfin.
Crif de tab de grands! Ils sont tous fous!! Mais je savais pas qu'ils pouvaient se transformer comme ca, même sans grandir. Pas seulement leur faces, tous leurs corps peuvent se transformer. Je me demande si elle pourrait se retransformer en belle blonde fine si elle voulait. Ca va tu dans un sens seulement?..... Peut-être que si elle embrassait une grenouille?... La grenouille deviendrait prince et elle, princesse. Non, elle deviendrait une grosse grenouille, peut-être. C'est peut-être mieux de pas faire ces expériences... Je vais demander au voisins c'qu'y pensent.

Lambeau 8 Shred 8

En passant par la cour arrière, je vois un des voisins plus agé que moi et je pense à mes questions sur la voisine. Je lui demande s'il a vu la voisine quand elle était belle et maintenant comparé, elle n'est pas belle. Je lui demande si c'est possible que si on lui amenait une grenouille, elle pourrait redevenir belle comme une princesse peut-être. D'autres petits voisins viennent s'ajouter à la discussion et les arguments viennent de tous côtés. Une fille dit:
- Ca marche pas dans vrai vie ces affaires là. Ca prendrait une grenouille magique.
- Ah ben oui, j'avais pas pensé à ca. Mais qu'est-ce qui dit que c'est pas plein de grenouilles magiques? Faudrait essayer un peu.
- Pas rien que ca. La grenouille que tu parles était un prince transformé par une sorcière. Tu connais des sorcières par ici?
- Quelcun m'a dit que ma grand-mère est une sorcière. Je pourrais peut-être lui demander de jeter un sort à la voisine? Je l'ai jamais vu jeter des sorts par exemple.
- C'est ca. Ca marche pas dans vrai vie. Faut lui parler au lieu de chercher de l'aide avec des grenouilles.
Coïncidence, la voisine sort sur la gallerie. On chuchotte. Je me décide et m'avance pour lui demander:
- Tu te souviens-tu quand t'était belle? — je demande innocemment alors que j'entends tous les autres enfants s'enfuir.
- C'est quoi que tu veux savoir? — elle répond.
- Ca se pourrait-tu que si on trouve une grenouille magique et que tu l'embrasse, tu pourrais devenir belle comme avant? Comme une princesse.
- Veux-tu ben arrêter de m'achaler!!
Beuh, je m'en vas chez nous, d'abord. Y a pas à dire, elle est pas fine du tout maintenant.

Lambeau 9 Shred 9

Une journée chaude d'été. Le soleil plombe. Des enfants jouent dans la cour du voisin. Je les regarde, envieux.
- Pourquoi tu vas pas jouer avec les enfants dehors — mom me lance.
- Je les reconnais, ceux-là veulent pas jouer avec moi.
- Va donc leur demander pour voir.
- Bon, okay.
Je suis sceptique mais je leur demande si je peux jouer avec eux. Il acceptent! Ca m'étonne mais c'est peut-être parcequ'ils ont un nouveau copain. On joue et discute pendant un temps. On remarque à un moment donné, deux garçons qui jouent dans le coin à moitié sous la gallerie arrière. On dirait qu'ils fument en cachette. Ce ne sont pas des garçons du quartier, je ne les reconnais pas. On continue sans trop s'en occuper. Tout d'un coup, ils partent en courant. Ben qu'est-ce qu'ils ont? Peu après, de la fumée sort de dessous la gallerie. Quelques flammes presque invisible lèchent le rebord. On discute quoi faire. On n'appelle pas les pompiers pour un petit feu. On peut l'éteindre. Personne ne veut arrêter de jouer pour éteindre le feu. Je vois un plus petit qui ne joue pas:
- Pourquoi t'arrête pas le feu, toi?
- Je sais pas comment faire.
- Ben, t'as rien qu'à lancer du sable et des roches dessus.
Il y va. Il travaille fort à lancer des roches et du sable de la cour vers le dessous de la gallerie. Ca fume plus pour un temps et on pense lui donner un coup de main. Mais je trouve qu'il fait bien et on le regarde. La voisine qui entend le grabuge, sors et nous dit de nous en aller:
- Arrêtez de jouer icitte.
- On joue pas. On regarde le petit qui éteint le feu, là. — je dis en pointant. Elle jette un coup d'oeil.
- Va t'en jouer ailleurs toi aussi!
- Mais y joue pas du tout lui! Y éteint le feu. Regarde la fumée!
- Oh mon dieu! — et elle retourne dans son appartement.
Finalement, plus de fumée. On applaudit le travail du petit. Bravo! On continue à jouer ou discuter. Le petit me regarde d'un air gêné:
- Qu'est-ce qu'y a?
- C'est encore rouge.
- Quoi qui est rouge?
- Le bois en dessous de la gallerie.
- Eh les gars, le petit dit que le bois est rouge. On voit pas de fumée, là. Le feu s'arrête peut-être tout seul?
- Un feu s'arrête pas tout seul — dit un autre.
- Qu'est-ce qu'y faudrait faire?
- Ben, lancer de l'eau, évidemment!
Entretemps, la mère du petit l'appelle en lui disant de pas jouer avec des plus grands que lui. Moi, je vais voir à la maison pour de l'eau. je demande à ma mère pour un sceau d'eau ou une cruche.
- Non. J'te donne pas un sceau pour jouer avec. Tu peux prendre un verre d'eau si tu veux.
Je prend un grand verre d'eau sans trop en renverser. Je lance sur le dessous de la gallerie. Ca dégage les cendres avec une fumée et soudain les tisons rouges me sont exposés. Triple zut! Ca prends plus d'eau. Je retourne en prendre plus et continue jusqu'à ce que tous les tisons perdent la couleur rouge. Il ne reste pratiquement plus de fumée. Je crois avoir arrêté le feu cette fois.
- Arrête de prendre des verres d'eau!
- Mais c'est pour arrêter le feu.
- Y a pas de feu! Je veux que t'arrête de dire des affaires de même. Donne-moi le verre, j'en ai besoin.
Bon, toujours pareil. Le feu est probablement éteint, je retourne aux autres dehors.
- Est-tu sûr que tu as arrêté le feu? Ca fume encore.
- Oui, mais on dirais qu'y recommence. On dirais qu'y recommence vite aussi, regardes la fumée!!
A ce moment la fumée grise est dense et sort épaisse de dessous la gallerie. D'un coup, la fumée explose et devient des flammes. Le feu est trop gros pour nous. On discute quoi faire. Là faut appeler les pompiers. En attendant, on regarde le feu qui grandit. La fille au deuxième, faut lui dire. Je crie en premier:
- Au feu! Au Feu! ... — mes cris restent sans réponse.
- Pourquoi elle sort pas?
- Si on crie tous ensemble, elle va sûrement entendre et sortir. — je dis.
- Au feu! Au feu! etc. — tous ensemble on crie sans s'arrêter jusqu'à ce quelle sorte sur la gallerie.
- Arrêtez de jouer, petits sacripants! — est sa réponse.
- Mais le feu est reparti! Regarde! Faut sortir, descend! — les flammes commençant à lécher le balcon du haut.
- Oh! Mais je ne suis pas habillée. J'ai tu le temps de m'habiller?
- Oui, mais vite ca presse!
Elle retourne dans son appartement. On discute, on regarde le feu qui grandit lentement mais sûrement. Les pompiers n'arrivent pas. Le feu commence à attaquer le balcon du haut. Ca devient très pressant. On décide de crier à nouveau à l'unisson pour la faire sortir pour de bon:
- Au feu! Au feu! etc. — et elle sort pas plus habillée. On insiste.
- Faut descendre tout de suite! Vite! Le feu va brûler ta porte bientôt!
- Vous autres mes petits maudits, attendez que je vous pogne! — et elle commence à descendre enfin, mais s'arrête à moitié de l'escalier:
- Petits crisses, vous avez pas d'affaire à crier au feu pour faire peur au monde!
- Mais t'est aveugle?! Regarde là! — en pointant le feu très chaud et haut qui commençait sérieusement à attaquer le balcon du haut, s'étendait sur le baclon du bas et s'approchait de l'escalier.
- Oh! Vous avez quand même pas d'affaire à crier au feu.
- Ben qu'est-ce qu'on crie d'abord quand y a le feu?!!
- Qu'est-ce que je dois faire? — elle demande presque plaintive.
- Faut descendre jusqu'en bas! — zut, ils sont incroyables ces grands!
Tous ensemble et l'un après l'autre on essaye de la convaincre de descendre le reste des marches. Les flammes touchent les marches juste un peu plus bas que sa position. Je n'en crois pas mes yeux de la voir hésiter. Mais descend!!! Elle demande:
- Y est tu trop tard pour descendre?
- Non, mais presque. Grouille!
Elle fait un pas. Les flammes sont si proches, elle doit sentir le feu sur ses pieds. Le feu du balcon du haut semble avoir pris une pause. Du balcon du bas, les flammes montent jusqu'à l'escalier et va y mettre le feu dans quelques instants. Une marche plus haut, la fille continue son hésitation. Elle porte une sorte de robe une pièce. Elle demande:
- Viens me chercher.
- On va pas te chercher, le feu est juste là! — je pointe à ses pieds et continue:
- Vite! T'as encore le temps! Vite!
Elle fait un pas puis demande:
- Y est tu trop tard là? — c'est comme si elle veut entendre qu'il est trop tard.
- Ben oui là y commence à être trop tard.
Incroyable! Elle vire de bord et remonte lentement avec son poids. On la voit qui marche sur le balcon en flamme et je fais remarquer:
- Le balcon va tomber quand elle va marcher dessus.
Elle passe au dessus du balcon roussi et en feu de braise. Ca tient et elle entre sans encombre dans son appartement. Je suis le plus ébahis.
- Ben qu'est-ce qu'on fait maintenant?
- On rentre chez nous, c'est l'heure du souper bientôt. Les pompiers vont sûrement arriver bientôt. Les pompiers vont arrêter le feu avant qu'elle brûle.
- Elle peut sortir de l'autre côté.
- Y a pas d'escalier de l'autre bord.
- Pis à l'intérieur? Y a pas d'escalier? Elle est rentrée comme si elle savait qu'il y avait un autre sortie. Ben, y a toujours une fenêtre!
- On sait pas. Ouin, y a une fenêtre au moins.
- On peut lui crier ca. — on reprend à l'unisson, alors que le feu mange le balcon arrière:
- Sors par la fenêtre! Sors par la fenêtre! etc. — et elle se montre la face à la fenêtre:
- La fenêtre est ben trop petite! — tous encore, pour s'entendre malgré les crépitements:
- Sors par la fenêtre de l'autre bord! Sors par la fenêtre de l'autre bord! etc.
- On peut p'us rien faire. Faudrait un longue échelle ou peut-être elle a une corde.
Et on rentre tous, alors que le feu commence à faire rage sur toute la façade arrière.

Lambeau 10 Shred 10

A la maison, pas de fenêtre du côté de la maison en feu. Je demande à ma mère combien de temps ca prend pour que les pompiers arrivent, s'ils ont des échelles, si on a une échelle longue, si notre maison va brûler aussi, etc.
- Pourquoi, tu veux savoir tout ca?
- La maison d'à côté est en feu, la fille est encore dedans et c'est proche de notre maison.
- Ben voyons donc. Arrête de dire des affaires de même, j'ai dit.
- Peut-tu vérifier si les pompiers s'en viennent? Si toi tu veux rien faire, les pompiers sont supposés venir éteindre les feux de maisons, non?
- Je vas pas appeler le pompiers pour rien.
Je retourne dehors. Le feu fait rage mais n'a pas encore englouti l'appartement de la fille. Je ramasse un bout de bois long que j'allume et j'apporte pour montrer à ma mère de dehors:
- Mom, regardes!
- J'suis occupée!
- Viens voir! Ca vaut la peine!
Derrière le grillage de la porte, elle voit le bout de bois en feu.
- Tu vas mettre la maison en feu avec ca!
- La maison est déjà en feu, viens voir!
Finalement, elle sort, entend les crépitements.
- C'est quoi ce bruit, on dirait un feu pas loin.
- Ben oui, c'est la maison à côté qui brûle! Comment tu penses que j'ai allumé ce bout de bois?
Elle descend du balcon et voit des flammes, la fumée.
- Aaaaaaah! Faut appeler les pompiers avant ca! C'est trop tard là.
- C'est ce qu'on arrête pas de dire depuis un bout de temps, nous autre. Et la fille qui reste là? Ca prend une échelle pour la sortir.
- Attends un peu, je m'en occupe. — et elle téléphone... enfin!!!

Lambeau 11 Shred 11

Mom au téléphone sans arrêt, elle me dit:
- Va donc voir ce qu'a veut.
- Qui ca?
- Ta copine voyons. Elle arrête pas de crier pour ton aide.
- Copine?? Quelle copine?
- La voisine que tu dis. Devant la maison en feu.
- C'pas ma copine.
- Vas-y vite, elle t'attend.
J'y vais. Elle est à la fenêtre qui est grande ouverte.
- Qu'est-ce que je fais?
- Y a pas d'escaliers à l'intérieur?
- Non.
- T'as pas une corde ou quelque chose qui pourrait faire comme une corde?
- Non, qu'est-ce que j'fais?
- J'vas demander à ma mère pour une corde.
A la maison, mom est encore au téléphone et parle à quelcun de ce qui se passe.
- A l'a pas de corde. Ca prend une corde assez solide et longue ou a va passer au feu.
- Pas besoin de corde. Dis-y de prendre des draps.
- Mais j'y ai demandé et a'l'avait rien pour faire comme une corde.
- Ben voyons, tout le monde a des draps. Retourne-y.
En bas de la fenêtre, la fille ne semble pas trop inquiète, ce qui m'inquiète.
- T'as tu des draps?
- Oui.
- Ma mère dit que tu peux faire comme une corde avec. Prends les plus longs et attache à quelque chose de solide à l'intérieur et là tu t'en sert pour descendre.
Elle disparaît.
- T'as tu trouvé? ... T'en as tu trouvé.
- Oui, je l'attache.
- Ca va aller?
- Oui.
Elle lance le tout. Ca ne touche pas le sol mais le bout s'arrête à trois mètres du sol.
- En as-tu un autre? Y manque un peu de distance pour arriver à terre.
- Non.
- Ca peut faire quand même. C'est pas trop haut.
Elle reste là et ne descend pas.
- Ben quoi, tu descends pas?
- C'est haut.
- T'as qu'à sortir les pieds en premier en te tenant avec le drap.
- J'ai compris. Tu peux pas mettre un matelas dessous?
- C'est du beau gazon, ca devrait tomber mou.
- Veux-tu chercher un matelas?
- Okay.
A la maison, mom est encore au téléphone.
- Faut un matelas, les draps se rende pas jusqu'en bas.
- Non, j'vas pas salir un matelas pour elle. On a des matelas propres ici.
- Qu'est-ce que je fais d'abord?
- Dis-y de sauter.
J'y retourne.
- Ma mère a pas de matelas pour mettre ici. Mais c'est pas si haut.
- Je veux un matelas ou je descend pas!
- Bon, j'vas essayer encore.
Je vais voir les voisins d'en arrière. Le petit gars est là. Je demande s'il a un matelas assez sale pour mettre dessous la fenêtre pour que la fille saute.
- J'vas voir. ... Oui, on en a un.
- Super! Faut l'amener en avant sur le gazon, vite!
J'y retourne et je la vois accrochée par les bras au bas du drap. Elle est plus haute que je suis grand. Je ne peux pas la toucher, trop haute. Ca a quand même pas l'air si haut de là. Elle pourrait sauter.
- Et bien? Comment ca que tu est descendue avant d'avoir le matelas?
- J'avais trop chaud.
- Ah le feu commençait à chauffer. Le voisin a un matelas mais on dirait que tu es assez bas pour sauter.
- Je vais attendre.
Je me déplace un peu pour voir chez le voisin d'en arrière. Pas de matelas en vue.
- Tu peux tenir?
- Oui.
- Wow, t'es forte. Lâche pas.
J'entends mom:
- Serge, viens un peu icitte!
Elle est encore au téléphone et parle avec quelcun. Elle a un air malin inquiétant. Tout ca est bien bizarre.
- Alors, elle est correcte?
- Oui, elle tient solide le drap mais elle a peur de sauter le reste. Y aurait fallu attacher autre chose pour allonger un peu.
- Pas besoin. C'est assez bas. Elle peut remonter pour attacher autre chose aussi. Va lui dire ca.
- Mais. Et les pompiers? Y arrivent tu?
- Vas-y tout de suite. J'm'occupe des pompiers.
J'y retourne. D'un coup d'oeil, je vois pas de matelas chez le voisin. Elle tient encore.
- Wow, t'es forte. Pourquoi tu sautes pas?
- Trop haut. Viens donc en dessous pour m'attrapper!
- Mais j'suis ben trop petit, tu vas m'écraser! — dis-je après m'être approché plus pour en juger. Je poursuit:
- Ma mère dit que tu dois remonter pour rallonger la corde.
- Y a pas de corde chez moi!
- T'as rien d'autre qui peut faire?
On entend ma mère au loin criant:
- Remonte ou j'vas te remonter, moi!
Je suis trop inquiet. Je vais voir pour un matelas chez le voisin.
- Alors, y-est où le matelas?
- Dans une chambre.
- On en a besoin tout de suite! Peux-tu le sortir?
- Ah, j'savais pas. Je vais le chercher.
- Ca presse pas mal. Elle est pendue aux draps.
- Pendue? C'est trop tard.
- Quoi? Non, a se tient avec les mains, mais c'est trop haut pour sauter. A'l'a peur de se casser de quoi.
- Oh, je vas me grouiller.
- Vite, a tiendra pas éternellement.
J'y retourne. Toujours personne en vue pour aider. Où est tout le monde? La voilà remontée un peu. Elle est très forte des bras, c'est incroyable. Elle ne bouge pas.
- Si tu montes un peu, tu peux atteindre la fenêtre.
- J'suis p'us capable.
- Peux-tu redescendre d'abord? Le voisin a un matelas, le temps de l'amener.
- Non, les bras morts.
- T'es trop haut là, tu vas te casser une jambe. Tu peux pas te laisser glisser plus bas lentement? — crif, elle était mieux tout à l'heure, plus bas.
- Non, j'ai les bras morts.
Là j'ai peur de voir ce qui va se passer. Je file vers le voisin:
- Y arrive-tu le matelas.
- Oui, il est ici.
- Sors-le, je reviens.
J'y retourne. Elle est à terre.
- Ah, t'es en bas finalement. T'es tu correcte?
- Non, j'ai de quoi de cassé, je peux pas bouger, j'ai mal.
Je vois le matelas au loin. J'y vais. Le petit voisin a de la misère a transporter le matelas deux fois plus pesant que lui.
- Trop tard. Elle a sauté de trop haut. Une jambe de cassée on dirait. Faut un docteur à c't'heure.
- L'ambulance?
- C'est quoi? Y a tu un docteur avec?
- Ben oui. Y amèment le monde à l'hôpital.
- Ah ouin, y a des docteurs à l'hôpital? Ca prendrait un docteur au plus vite. Pourquoi y a pas encore de pompier d'arrivé?
J'y retourne. Elle est à terre à la même place.
- Peux-tu bouger de quoi?
- Crisse de tabarnac! Ca fait mal!
Je retourne à la maison. Ma mère encore accrochée au téléphone qui écoute ce qui se passe on dirait. Elle a l'air plus décidé:
- J'veux p'us que tu y retourne. J'vas m'en occuper, moi.
- Ah bon. — c'est pas trop tôt.
Elle lâche le téléphone et va voir la fille tombée. Je l'entend de loin lui crier à la tête. Je m'inquiète. Je vais pour y retourner voir mais mom revient et m'ordonne:
- Toi, va dans ta chambre et bouge pas. — de son air malin.
Avant de rentrer, je lance aux voisins:
- Ma mère s'en occupe! Faut dire à l'ambulance de se grouiller! — je suis très inquiet.

Dans ma petite chambre au 1er étage, j'ai un très mauvais pressentiment. Je regarde par la fenêtre. Je vois la maison qui fume derrière, pas de feu ailleurs. J'essaye de voir la fille devant mais ma chambre est en arrière et je ne vois que le coin de la maison. La fille est cachée par l'angle. Je m'efforce d'écouter.

J'entend des cris. Ils se crient après, l'un et l'autre. Ah, ma mère s'en occupe, pas de doute. (!) Les cris de la fille deviennent dominants et je n'en peux plus, je m'étend sur mon lit et me bouche les oreilles en faisant lalalalalalala...

Je fais des lalalala moins forts de temps à autre pour savoir s'ils en ont fini. Ca semble plus calme. J'entends des choses incompréhensibles:
- Ouvre ta gueule, j'vas te montrer à te fermer la boîte!
- Non!
Les cris reprennent et je reprend les lalalalala... Comment ca se fait que les pompiers, l'ambulance arrivent pas? Faut les arrêter. Si je pouvais disparaître, je le ferais. Et si je m'en allais? Je me lève et jette un coup d'oeil par la fenêtre. Ca s'est calmé. Je vois mom qui revient et on dirait qu'elle ma vu. Je suis en danger. Je veux me rappeler tout ca et je sais qu'elle va me trafiquer la tête. Faut trouver une cachette, vite. Vite! Je l'entend qui m'apelle. Je ne répond pas, je ne respire pas, je me met en détente complète...

Mom dans la chambre regarde partout. Elle appelle enjouée d'abord. Puis elle devient sérieuse. Elle dit qu'elle veut juste me parler. A plus tard, oui! je pense. Je sens un grand danger, comme à l'occasion, lorsqu'elle perd la boule. Je repire à peine. Elle fait des menaces maintenant. Ce serait le pire moment, je ne l'écoute plus. Elle abandonne soudain. Je l'entend qui descend l'escalier. Elle est bien en bas... elle sort. Je sens un soulagement. Je ne doit pas me montrer.

Une sirène... un véhicule arrive. Les pompiers on dirait. J'entends des choses encore:
- T'es tout seul?
- Ben oui, tout le monde est trop loin.
- Regarde ca.
- Je peux t'aider.
- Tu veux m'aider?
- Ben oui, je suis resté pour t'aider.
- Pis la maison?
- La maison est finie, qu'a brûle!
- Faut nettoyer d'abord.

Lambeau 12 Shred 12

Mon père arrive buyamment, demande ce qui s'est passé. Ca me réveille. Je sors sans faire de bruit. J'essaye de descendre sans faire de bruit. Mom me voit:
- Ah te voilà, toi! T'étais où?
- J't'ais parti dehors sur la slam.
- Retourne dans ta chambre! On parle. — dit pop.
Je remonte avec une frousse terrible mais le danger n'est pas immédiat.
- Où tu penses qu'y était? — demande pop.
- Y était dehors à la slam, probablement. Comme y a dit. — répond mom.
- Non, y sortait de sa chambre.
- Ca se peut pas, je l'ai cherché partout.
- Y était dans sa chambre j'te dis!
- Ca se peut pas!

Lambeau 13 Shred 13

Plusieurs jours plus tard. Pop, mom et moi à la table. Ils semblent intéressés à ce que je pourrais dire. Pop commence:
- C'est qui qui a parti le feu?
- Deux gars, un des deux pas mal plus petit. Y avaient l'air de fumer en cachette.
- Y avaient du feu?
- Ouin, y s'mettaient comme pour bloquer le vent.
- Y avaient des allumettes?
- Sais pas. Briquet ou allumettes, y avaient du feu c'est sûr, avec le feu qu'y a eu.
- Y avaient des cigarettes?
- Sais pas. Pas vu. Y nous tournaient le dos.
- C'était des gars que tu connais?
- Non, jamais vu. Probablement des gars de l'autre côté de la track.
- Y a un petit gars qui dit que tu lui a demandé d'éteindre le feu.
- Oui, il l'a éteint jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de fumée. Mais le feu est reparti.
- T'as vu le feu?
- Oui, quand y est reparti, je l'ai re-éteint avec de l'eau.
- Dis pas ca! T'as pas vu le feu. — interjecte mom.
- Laisse-le parler, toi. T'as vu le feu? — reprend pop.
- Ben oui, mom le sait, je suis venu prendre des verres d'eau pour l'éteindre. Le premier coup, j'ai vu des braises rouges.
- Des braises, comme dans une feu de camp?
- Oui sauf qu'y faisaient pas de fumée. Presque pas. J'ai lancé des verres d'eau jusqu'à arrêter de voir les braises et le bois était trempe. J'aurais lancé plus de verres d'eau mais mom m'a pris le verre et s'est enfermée dans la toilette avec. Le feu avait l'air éteint de toute manière.
- Pourquoi pas prendre l'extincteur?
- Oh, j'y ai pensé un peu mais il est barré et pis t'avais dis de pas jouer avec.
- C'est correct de le prendre pour éteindre un feu. L'affaire de plastique qui barre est facile à couper, regarde. — il le décroche et fait une démonstration.
- Ben, avec de l'eau ca marche aussi.
- Ca pas l'air d'avoir marché. Pis quand le feu a repris?
- Y a pogné d'un coup. Y était trop gros tout de suite même pour l'extincteur.
- Bon. Pis pourquoi la fille est pas descendu?
- A'l'a passé proche descendre. Etait dans l'escalier pis a s'est arrêté d'un coup. On a beau essayer de la faire descendre, a'l'a remonté.
- Elle a remonté comme si a'l'a eu peur?
- Ah? Ben peut-être. Mais la maison était en feu. A pas peur du feu?
- Pis après?
- Etait pas si pire, a l'a été capable de sortir par la fenêtre de l'autre bord! A tenait solide par un drap. Mais le drap se rendait pas à terre. A l'a lâché de trop haut.
- Est-tu morte la fille?
- Ben non, a criait qu'a'l'avait mal pis a sacrait aussi.
- C'tu pour ca qu'tu l'haïs?
- J'l'haïs pas. Pourquoi tu dis ca? Est conne de pas avoir lâché quand a'était au plus bas, par exemple. A remonte pis c'est de là qu'a lâche. Comment a va là?
- On sait pas encore. Mom l'haïs-tu? A voulais-tu la tuer?
- J'pense pas. C'est elle qui a donné l'idée des draps!
A ce moment mom qui se retient très fort pour ne rien dire, fait un face moins haineuse. Pop la regarde en disant:
- Tu vois, y dit pas que c'est toi, lui! — et il reprend:
- Est-tu morte, la fille?
- Ben non, a'l'a une jambe de cassé ou que'que chose de même.
- T'es sûr qu'a'est pas morte?
- Ben non, pourquoi a serait morte? Mom s'en est occupé après que je sois parti. A doit être correcte à c't'heure.
- Pourquoi t'est pas resté?
- Pourquoi?
- Pour les aider?
- Mom m'a dit de monter dans ma chambre et de pas bouger de là.
- Ah ha?! Pis t'as pas bougé de ta chambre?
Cette fois, mom ne peut pas se retenir:
- Y était pas dans sa chambre! Je l'ai cherché et j'ai regardé partout!!
- Ben on dirait qu'y dit la vérité. Y a trouvé une place que t'as pas regardé. — dit-il d'un air songeur et impressionné. Il reprend:
- T'étais caché où? Ta chambre est petite, y a pas grand cachette.
- J'm'en souviens p'us...
- Y est sorti! J'veux savoir où. Y était pas su'a slam, ses souliers étaient pas sale! — mom dit, insistante
- C'pas important! On verra ca plus tard. Y veut peut-être pas dire sa cachette au cas où y en aurait besoin une autre fois. — conclut pop.

Lambeau 14 Shred 14

Pop me prend à part une autre fois pour me demander où j'étais caché. Je lui dit que j'était juste caché en arrière du grand ours en peluche mais mom me voyais pas même si j'étais juste en face d'elle. Je les entend discuter de ca plus tard et elle dit qu'elle a touché avec sa main pour vérifier et y avait rien.

Lambeau 15 Shred 15

Un groupe d'enfants discute sur la cour arrière de la maison incendiée. Je les rejoint. Une odeur de bois brûlé flotte. Un des gars semble avoir une volonté de fer et nous pose des questions. Il nous demande les détails et on raconte tout assez bien. Il termine en cherhcant à savoir qui a vu la fille le dernier. Quelcun dit que c'est moi. Je répond non, c'est mom qui s'en est occupée en dernier. Le gars un peu plus grand avec une volonté forte change de face et me remercie. Pop me dit plus tard que c'était lui la police. Ben voyons donc, c'est pas possible, la police doit faire plus que six pieds et il est à peine plus grands que nous autres, dis-je. Il répond que pas toutes les sortes de police doivent mesurer plus que six pieds. Le monde est tellement étrange, pensais-je.

Lambeau 16 Shred 16

Je commence à souffrir de blancs de mémoire au sujet de cette histoire. J'ai de la difficulté à me rappeler du feu. Et j'ai toujours l'impression que la maison incendiée est encore debout quand je ne l'ai pas en face de moi. Pour cette raison peut-être, les débris de la maisons ne sont pas nettoyés pendant plusieurs années.

Lambeau 17 Shred 17

Pop me prend à part. Il a l'air sérieux et étonnament inquiet:
- Veux-tu que ta mère alle en prison? — demande-t-il.
Ma mère? J'ai toujours un sentiment profond quand on mentionne ma mère. Un sentiment très différent que si je ou quelcun d'autre dis mom.
- Ma mère? Où a'l'est?
- Tu veux la voir?
- Ben oui, je veux toujours la voir — y a-t-il un malentendu?
- Ta mère est en prison mais tu peux la faire sortir.
- Comment ca?
- Y pensent qu'a'l'a tué la voisine.
- Quelle voisine? On n'a pas de voisine.
- Tu sais, la belle voisine que t'as vu une fois.
- Ah, celle là. Mais est partie y a longtemps.
- Bon, très bien. Tu vas voir une madame une fois. A va vouloir te parler. T'as juste à lui dire que t'as chié.
- Chié? Mais c'est idiot, tous le monde chie. Même tous les animaux chient. Pourquoi que si je dis ca, ca fait sortir ma mère de prison?
- Veux-tu que ta mère sorte de prison ou non?
- Ben... oui, je veux voir ma mère un jour. A va tu rester avec nous autre après d'abord?
- Tu qu'à reste avec nous autre après?!
- Ben oui, ca serait le fun de rester avec ma mère.
- Bon ben dans ce cas là, t'as rien qu'à dire à la madame que t'as chié mais commence pas à parler d'autre chose. Faut juste que tu dises que t'as chié. Pas besoin de dire où, quand ou quoi d'autre.
- Mais tout le monde peut dire ca. Pourquoi pas demander à quelcun d'autre?
- Y a rien que toi qui peut la faire sortir de prison et c'est rien que ca que t'as à dire.
- J'ai chié. Rien d'autre à dire et ma mère vient vivre avec nous autre? Okay. Ben d'abord tu dois promettre que si a sort de prison, a reste avec nous autre pour tout le temps après.
- Hein? Ben sûr, c'est promis.
- Bon okay. — et avec ca je crois avoir finalement la chance de connaître ma mère. La personne mythique qui m'aurait donné la vie... il part et je poursuit mon chemin en y rêvassant.

Lambeau 18 Shred 18

Une dizainne d'année plus tard, ces événements pratiquement complètement oubliés. Un jour d'été.
- Faut que t'ailles voir quelcun à Val D'Or. Y a quelcun qui insiste pour te voir. — demande pop.
- Ah? Qui? Pourquoi?
- Je peux pas te le dire. Faut que tu lui donnes ton curriculum vitae.
- Un quoi? C'est quoi ca?
- Fais toi-en pas, c'est juste une feuille de papier avec ce que t'as fait.
- Faut que j'aille voir un gars à Val D'Or pour lui donner une feuille de papier qui s'appelle un curricul'homme vité? Mais pourquoi faire?
- Tu veux une job que tu dis.
- Ben oui mais pas si loin. Comment je fais pour y aller?
- Fais-toi en pas, je vais t'y ammener et puis je vais faire le papier.
- Ah bon, okay d'abord. Tout ce que j'ai à faire c'est de voir le gars et lui donner une feuille de papier et c'est tout? Facile.

Lambeau 19 Shred 19

Une semaine plus tard. Pop m'amène à Val D'Or devant la porte du gars. Il me dit d'aller directement dans le bureau et de simplement donner le papier au gars.

C'est ce que je fais. Le gars est un peu grassouillet, un air sympathique et sûr de lui. Il regarde la feuille de papier et change de face complètement. Il me demande si mon nom est bien Serge Lamarche. Je dis oui, ah c'est écrit sur le papier donc? Je lui explique que c'est mon père qui m'a amené ici. Il me dit que c'est correct et que je peut m'en aller. Ce que je fais.

Je retourne à l'auto. Mon père semble contrarié. Je trouve tout ca trop bizarre et suis bien content une fois revenu à la maison.

Lambeau 20 Shred 20

Une semaine ou un mois ou un an plus tard. Pop me demande de refaire le coup. Donner un papier au gars. Cette fois, le papier est plié en deux.

En lui donnant, sa face change mais il a l'air complètement déprimé. Sur le bord des larmes, il me demande ce que je veux. Je répond que je veux rien. J'ai envie de lui demander ce qu'il y a qui va pas mais il commence à pleurer. Je sors vraiment intrigué et déçu. Ces «grands»*, vraiment. En sortant, je rencontre mon père qui se dirige vers le bureau du gars. Il dit:
- Je peux m'en occuper.
- Ouin, il a besoin qu'on s'en occupe.
J'attend mon père dans l'auto. Il revient après un temps indéterminé. Je demande:
- Qu'est-ce qu'y a ce gars là?
- Fais-toi en pas. Pas besoin d'y retourner.
- Ah bon, okay. — ca me semble une bonne nouvelle mais très bizarre.

Plus tard, je demande de quoi il retourne à mom. Elle dit que le gars était un de mes amis. Je ne l'ai pas reconnu du tout. Elle dit aussi que pop voulait le rendre fou. Venant de mom, tout est possible, et la folie est probable!

Epilogue Afterword

Voilà. Histoire à donner la chair de poule et assez frustrante. Ou histoires. La dernière partie ne semble n'avoir rien à voir avec l'histoire de la maison en feu. J'ai seulement l'impression qu'il y a un lien.

D'après mes souvenirs, ce qui semble un accident malheureux au premier abord devient un meurtre cousu d'intrigues.

Tous ca pourrait expliquer pourquoi certaines personnes mentionnent l'expression anglaise suivante d'un air malin devant moi: «When the shit hit the fan» qui se traduit par «Quand la merde frappe le ventilateur».

J'espère qu'avoir écrit cette histoire va expliquer certaines vilaines odeurs. Et que les malins cessent de penser qu'ils savent des choses parcequ'ils ont entendu certains mémérages. Car quand les malins s'en mêlent et s'emmêlent, one ne peut s'attendre qu'à avoir plus de vilains.

Cette épilogue tombe à plat, je trouve. Comme la fille.

Premier jet terminé le 25 décembre 2013 © Serge Lamarche

Codes © Serge Web Service